Point Dume

P
Dan Fante

Point Dume

États-Unis (2013) – Seuil (2014)


Traduction de Samuel Todd

Un alcoolique abstinent qui a du mal à contenir sa colère croise le chemin d'un conducteur peu respectueux du Code de la route. Cette goutte d'eau fait déborder le vase de son mal d'être, mais, en se vengeant, il déclenche une vendetta d'une rare violence.

JD Fiorella, le héros de Point Dume, n'est pas loin d'avoir foiré sa vie. À quarante-cinq ans, il est retourné vivre chez sa mère – une astrologue octogénaire assez peu disposée à l'égard de cette encombrante progéniture – après avoir abandonné l'affaire de location de limousines qu'il avait créée à son retour de New York City où il avait été détective privé [1].

Roulant dans une vieille Honda pourrie et particulièrement remonté après une séance des AA, dont les principes culs bénis lui portent gravement sur le système, il est humilié par le comportement d'un automobiliste qui vient de lui faire une crasse et qu'il prend en chasse. Retrouvant la voiture de luxe garée sur le parking d'un restaurant, il la saccage puis s'occupe de son conducteur, qui se révèle être une jeune femme pas tout à fait normale. Une dure... Une cinglée. Dont le père n'est autre que ce Caporal petit juif rencontré dans les premières pages de Point Dume et devenu richissime producteur à Hollywood. Un vrai méchant... Un taré. Qui, en plus, semble avoir un compte personnel à régler avec JD.

Cette histoire délirante de fous furieux vengeurs s'en prenant à un homme seul qui finira – peut-être ? – par s'en sortir, ne s'écarte du schéma traditionnel des récits de croquemitaine que par un certain sens de la dérision plutôt plaisant (le regard de JD sur les AA et sur sa propre addiction, ou sur le monde impitoyable de la vente automobile) et par le recours à une violence paroxystique, que l'on peut estimer totalement gratuite et qui paraîtra insoutenable à beaucoup de lecteurs.

L'absence d'angélisme dont Fante fait preuve dans Point Dume semble en fait bien plus conforme à ce que serait vraiment la lutte d'un homme ivre de rage et prêt à mourir, face à un tueur tortionnaire et surpuissant. À mon sens, cette écriture de l'énergie et de l'excès montre très clairement l'impasse que représentent ces récits de tueurs en série/psychopathes quand on les pousse au bout de leur logique, ce que ne fait bien entendu jamais la littérature consolatoire (qui ne tue que des comparses sans importance, laisse le héros avec quelques bleus à l'âme et détruit le monstre devenu soudain vulnérable). Ici, JD portera le reste de sa vie les lourds stigmates – pas seulement physiques – de sa rencontre avec un Karl Swan, peut-être parti pour sévir un peu plus loin, selon les mêmes inhumaines méthodes.

Sadique, gore, pornographique, mais aussi fulgurant et drôle, Point Dume pourra étonner, décourager, écœurer, fasciner ou ennuyer le lecteur, en aucun cas le laisser indifférent.

Chroniqué par Philippe Cottet le 02/11/2014



Notes :

[1] C'est-à-dire le même itinéraire que celui de Bruno Dante, lui-même double de Fante dans ses premiers romans autobiographiques. Le père de JD était scénariste pour Hollywood et il eut des problèmes avec un producteur (ce fut le cas de John Fante)

Illustration de cette page : Un enfant dans le camp de Mauthausen.