La Trace du silure

L
Sylvain Forge

La Trace du silure

France (2014) – Toucan (2014)


Revenue à Nantes autant pour fuir un amour déçu que pour s'occuper de sa mère atteinte de la maladie d'Alzheimer, la capitaine Isabelle Mayet suspecte, dans la mort naturelle d'un ancien flic devenu ermite excentrique, la présence d'un inconnu déjà coupable d'un viol et d'un meurtre restés impunis.

Même s'il n'atteignait pas tout à fait son but, Le vallon des Parques – le précédent livre de Sylvain Forge – témoignait d'une réelle ambition. Son intrigue complexe s'appuyait parfaitement sur une reconstitution romanesque convaincante d'un régime de Vichy en cours de décomposition morale et politique. On ne peut guère en dire autant de La Trace du silure, enquête policière tout à fait convenue, lisse et sans beaucoup de saveur.

Quadragénaire sans compagnon ni enfant, Isabelle Mayet se voit donc dans l'obligation de quitter Paris, où elle était appréciée et respectée, pour un moins bon poste à la Criminelle de Nantes. Dans cet environnement totalement masculin, pistonnée par son ancien chef, elle chipe la place qui était promise depuis belle lurette à un lieutenant.

Le traitement réaliste de cette situation dans La Trace du silure aurait sans doute permis de donner une véritable épaisseur aux différents personnages de cette équipe de flics. Sans doute plus préoccupé par le déroulé de son enquête, Sylvain Forge ne mentionne malheureusement qu'en passant les difficultés inhérentes à ce parachutage. Du coup, Isabelle Mayet s'en sort par son charme et ses intuitions sur le décès de l'ermite, qui vont faire avancer miraculeusement plusieurs affaires et attirer magiquement le respect de ses pairs, tout ce beau monde étant définitivement réduit à des stéréotypes. En fait, La Trace du silure baigne dans une ambiance assez étrange, combinant une précision quasi maniaque dans le détail des procédures policières avec le côté artificiel, irréel des personnages et de certaines situations.

Comme dans un très grand nombre de romans, tout est ici construit pour le twist de fin, dont la dimension spectaculaire doit permettre de racheter les défauts et les grosses ficelles de ce qui précède [1]. Or, l'identité du criminel peut être déduite à peu près à mi-chemin [2], ce qui réduit de beaucoup la surprise finale. Son passé, sa présence à Nantes et le lien (inconnu de lui) qu'il entretenait avec l'ermite décédé peuvent paraître, au choix, extraordinaires et/ou totalement superflus, dès lors que cela n'est absolument pas nécessaire à l'intrigue [3]. Enfin, on peut sourire du temps qu'il prend pour se débarrasser de l'héroïne, juste ce qu'il faut pour qu'elle soit sauvée et lui châtié. Les criminels n'ont donc toujours pas compris ?

Sylvain Forge réussit quand même à faire passer quelques jolies ambiances autour de la Loire, mais elles ne suffisent pas à racheter le caractère factice et le style bien ordinaire de La Trace du silure, réelle déception (en libraire le 6 février 2014).

Chroniqué par Philippe Cottet le 09/02/2014



Notes :

[1] La jeune femme violée par trois individus cagoulés dans un parking à 21 heures, dans un angle mort pour les caméras a quand même pu apercevoir sur l'épaule de l'un de ses agresseurs le fameux tatouage AAA. Cagoulés et torses nus ?

[2] Sauf à sortir un criminel de nulle part – mais ce genre de roman ne peut se le permettre – ce dernier fait partie des personnages que le romancier nous a fait rencontrer. En dehors des policiers (qui ne sont pas développés), ils ne sont que trois, dont un procureur bedonnant qui ne correspond pas au profil. Quand à mi-chemin d'un roman, vous faites porter les soupçons sur l'un des deux restants et que l'enquêtrice reconnait qu'elle se trompe toujours avec les hommes, vous tenez votre coupable.

[3] Cela ajoute un élément à la charge contre l'extrême droite nantaise à laquelle se livre Sylvain Forge. qui m'a semblé elle-aussi plutôt artificielle dans ce contexte.

Illustration de cette page : Silure

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Don Qixote de Richard Strauss, Rostropovich et le Berliner Philharmoniker dirigé par Karajan (EMI - 1976) – Msa Galogoskaja de Leos Janáček, Česká filharmonie dirigée par Ančerl (1963 - Supraphon]