La filière écossaise

L
Ferris Gordon

La filière écossaise

Royaume-Uni (2013) – Seuil (2017)

Titre original : Pilgrim Soul
Traduction d'Hubert Tézenas

Glasgow, hiver 1947. Douglas Brodie se penche sur une série de cambriolages dans la communauté juive. Bientôt quatre morts violentes liées à ceux-ci sont à déplorer, qui semblent dissimuler un bien plus grand mystère.

La filière écossaise est un roman historique dans lequel on saute à pieds joints. Ferris mêle habilement personnages et situations réels à son tissu fictionnel, qui reste probant presque toute la durée du récit.

Douglas Brodie est un ancien flic qui a servi durant la guerre dans la 51e division d'infanterie (Highland), au grade de major. Après la capitulation allemande, l'armée a mis à profit ses qualités d'enquêteur pour préparer le procès des responsables du camp de Bergen-Belsen [1] qui se tint à Lüneburg entre septembre et novembre 1945.

Ce qu'il a vu et entendu à cette époque ne cesse de le hanter. Démobilisé, il est devenu journaliste à la Glasgow Gazette, mais son vieil ami Isaac Feldmann fait appel à lui pour tenter d'arrêter des cambriolages dans la communauté juive qui intéressent assez peu la police écossaise. En identifiant rapidement le modus operandi puis le coupable, Brodie déclenche une série d'homicides, dont l'un concerne un ancien surveillant de camp de concentration allemand, alors que des lingots d'or dont l'origine dentaire ne fait aucun doute sont retrouvés.

Dans le tumulte de l'après-guerre et le froid de l'un des hivers les plus rigoureux du siècle, Gordon Ferris mène La filière écossaise à un train d'enfer, inventant un réseau d'exfiltration d'anciens dignitaires nazis passant par Glasgow. Provisoirement réincorporé dans l'armée, Brodie accompagne à Hambourg sa logeuse et maîtresse, l'avocate Samantha Campbell, afin d'obtenir des renseignements auprès des accusés d'un nouveau procès auquel participe la juriste.

Cela permet au romancier de décrire les différents enjeux se nouant autour des anciens criminels de guerre nazis, ceux qui seront jugés et punis – pas forcément les pires, comme on le sait – et ceux qui s'échapperont, via la route des rats, pour le Moyen-Orient et l'Amérique du Sud. L'anticommunisme viscéral de la hiérarchie vaticane et l'opportunisme cynique des États-Unis pour tirer avantage, a posteriori, du fruit des expériences menées par le régime hitlérien, profiteront à quelques-uns des dignitaires du parti qui avaient senti le vent tourner et surtout aux nombreux scientifiques exfiltrés durant l'opération Paperclip. Ces derniers purent mettre au service de l'effort de guerre amerlocain les connaissances acquises en matière de propulsion de fusées, de mort chimique et bactériologique, d'usage de psychotropes sur le champ de bataille et d'utilisation de médicaments ou de techniques chirurgicales, dûment testées sur des milliers de prisonniers désormais oubliés dans les charniers et les cendres du conflit.

La filière écossaise est à la fois divertissante et instructive si l'on ne connaît pas ces questions. Les personnages sont sympathiques, têtus et alcooliques comme on imagine les Écossais, avec une touche d'ambiguïté indispensable à cette période. La fin est un peu trop rocambolesque à mon goût, d'autant qu'elle évoque déjà une justice d'État israélienne alors que le pays n'existe toujours que sur le papier.

Chroniqué par Philippe Cottet le 21/02/2017



Illustration de cette page : Irma Grese, la hyène d'Auschwitz

Note :

[1] Un certain nombre d'accusés cependant avaient officié dans d'autres camps, essentiellement à Auschwitz. Avec le recul, ce premier procès a été estimé bâclé et précipité, dans une grande méconnaissance du fonctionnement du système concentrationnaire nazi. Il faudra attendre Nuremberg pour que les principes juridiques définis par les vainqueurs, et notamment la notion de crimes contre l'humanité, permettent de poursuivre autrement les responsables.