Le réseau fantôme

L
Oliver Harris

Le réseau fantôme

Royaume-Uni (2014) – Seuil (2015)


Traduction de Jean Esch

Nick Belsey, constable londonien borderline se trouve entraîné dans une confrontation avec un ennemi mystérieux et invisible, qui utilise à son profit les réseaux souterrains de la capitale pour exécuter son plan diabolique.

21 ans après la crise de Cuba, Able Archer fut le dernier, mais très intense, accès de folie paranoïaque de la guerre froide, qui manqua faire basculer l'humanité dans un conflit nucléaire forcément apocalyptique. Cet exercice de simulation de l'OTAN parut si réaliste et crédible aux dirigeants soviétiques qu'ils furent convaincus qu'une frappe amerlocaine était imminente. Toutes leurs forces furent mises en état d'alerte, tant sur leur sol qu'en RDA, Pologne et républiques baltes où avaient été déployés quelques années plus tôt, des missiles SS-20 [1] .

Dans Le réseau fantôme, Oliver Harris, dont j'avais apprécié le premier roman Au fil du rasoir, nous propose de revisiter cette époque d'une façon particulièrement intelligente. Enterrant son récit dans le Londres souterrain qui, depuis le blitz, a servi de protection aux populations, il nous fait explorer une ville sous la ville, secrète, pas si morte que cela, reflet architectural – et, trente-deux ans plus tard, pratiquement caricatural – de cette terreur de la destruction atomique qui s'empara de la Grande-Bretagne.

Le réseau fantôme emprunte à plusieurs genres. Thriller d'action à fort goût d'espionnage (pas exempt de certaines facilités prises pour dynamiser la narration), c'est aussi un récit policier qui finit presque pas basculer dans le fantastique. Le liant romanesque qu'utilise Harris pour accompagner ce dévoilement d'éléments historiques restés méconnus du vulgum pecus occidental le rapproche un peu de ce qu'avait réussi à réaliser Matti Yrjänä Joensuu dans les entrailles d'Helsinki pour son magnifique et sépulcral Harjunpää et le prêtre du mal.

Un mystérieux individu ayant pris comme surnom celui d'un maître-espion soviétique durant la Guerre froide attire donc notre constable dans les tréfonds londoniens. Il l'y maintient après avoir kidnappé la jeune femme avec qui le policier avait rendez-vous, et sème ensuite dans la capitale des fragments de preuves concernant une affaire qui remonte à la période de cette opération Able Archer. Franc-tireur mal vu de sa hiérarchie, Belsey se lance à sa poursuite, réveillant des services gouvernementaux parfois à la limite de la légalité, qui s'assurent depuis trente ans que les secrets de sa Gracieuse Majesté sont bien gardés.

L'action se concentre dans les dédales bunkerisés de l'underground londonien qui, depuis le creusement du Tube en 1863, a beaucoup été utilisé par les hommes [2]. En surface, les traces de l'architecture brutaliste évoquées dans Le réseau fantôme rappellent que Londres fut à l'avant-garde de ce mouvement. Le lien qu'effectue Oliver Harris entre les peurs bétonnées souterraines et des édifices conçus à cette période – comme Centre Point ou la BT Tower désormais noyés dans la turbulente chasse à la hauteur et à l'exhibitionnisme nouveau-riche de la capitale –, donne à ceux-ci une dimension inquiétante bienvenue.

Le terrain de jeux qu'utilise Oliver Harris pour sa course poursuite est froid, lugubre et d'autant plus immense que son imagination en étend sans arrêt les limites, jusqu'à une zone 3 secrète qui devait permettre de mettre à l'abri, en cas d'attaque nucléaire massive, les seuls gens qui comptent : gouvernement, militaires, moyens de communication, famille royale (?). Lâché pas sa hiérarchie, traqué à la fois par son mystérieux tourmenteur et des services sans scrupules, tenu au creux d'un impitoyable compte à rebours pour sauver la jeune Jemma, le constable Belsey à fort à faire durant ces 400 pages.

Complexe, rythmé, original et bien écrit, peut-être un chouïa trop long, Le réseau fantôme est une savoureuse friandise anglaise [3].

Chroniqué par Philippe Cottet le 28/11/2015



Notes :

[1] Pour ceux qui s'en souviennent, crise dite des euromissiles déployés à compter de 1977 à l'extrême ouest du glacis soviétique.

[2] Abri durant les bombardements allemands de la Seconde Guerre, le sous-sol fut donc percé de nouveaux bunkers pendant la guerre froide. Mais on découvre aussi le London Post Office Railway chemin de fer miniature reliant Paddington à Whitechapel sur 6 miles et demi, depuis 1923, pour les besoins de la Poste. Voir par exemple sur la Wikipedia anglaise : London Post Office Railway

[3] Ne manquez pas la visite de ce site assez fabuleux qui recense les aménagements souterrains en Grande-Bretagne Subterranea Britannica

Illustrations de cette page : Le bunker de Belsize Park entrée nord, ventilation et machinerie – Pear Tree House et son bunker en soubassement