Bagdad, la grande évasion !

B
Saad Z. Hossain

Bagdad, la grande évasion !

Bangladesh (2013) – Agullo (2017)

Titre original : Escape from Baghdad!
Traduction de l'anglais par Jean-François Le Ruyet

Un chiite professeur d'économie, un sunnite qui a depuis longtemps oublié le nom de Dieu et un ancien tortionnaire du régime cherchent à quitter Bagdad pour récupérer une partie du fabuleux trésor de Saddam, là-haut, du côté de Mossoul.

Dans le chaudron de cette guerre fratricide et sans fin sous tutelle internationale, Saad Z. Hossain met à mijoter, avec un époustouflant talent d'écriture, d'étonnants ingrédients.

L'improbable trio que l'on pense au départ sorti d'un western-spaghetti [1] est au cœur des différents labyrinthes qui composent Bagdad, la grande évasion ! Labyrinthe des quartiers, selon l'allégeance à telle petite frappe ou tel responsable religieux, quand ces deux-là ne se confondent pas. Labyrinthe du temps, lorsque le roman superpose les époques et les luttes que se mènent des hommes extraordinaires. Labyrinthe des pièces de cette étrange demeure où trouve refuge notre trio, au milieu des mythes qu'elles renferment. Labyrinthe, encore, la place fortifiée dans laquelle se terre le méchant de l'histoire...

Enfin, labyrinthe de la langue et du récit qui bousculent le lecteur, l'obligeant à cheminer entre l'horreur absolue du conflit – son cortège de souffrances, de peines et de bêtises –, le parfum envoûtant du mystère, l'amitié et l'amour sur un mode déjanté et l'absurde vérité de cette violence dont se défendent – avec un humour noir et ravageur – ces hommes qui n'ont plus rien à perdre.

En cela donc, Bagdad, la grande évasion ! est un roman hilarant et désespéré. Dagr et Kinza vivent de tous les trafics, dans les dangers de la ville en ruine. Le premier est la face aimable, presque poltronne de leur association quand le second pulvérise sans état d'âme et dans le sang le moindre obstacle. Il leur échoit Hamid, ancien tortionnaire à la solde de Saddam, qui achète sa survie avec cette promesse de richesse lointaine.

En dépit des accointances du duo avec les Amerlocains en la personne d'Hoffman, leur pendant corrompu et toxico chez l'occupant, Bagdad se referme sur eux. Hossain fait véritablement de cette ville un être vivant, malgré les décombres, les voitures piégées, les milices enchevêtrées dans ses quartiers, la peur qui tend la patte à chaque coin de rue. Il y fait s'y croiser des fanatiques d'aujourd'hui et des guerriers d'hier, des services secrets et des Drs Frankestein, une femme fatale et un ange mortel, des érudits d'un autre temps et des imbéciles de celui-ci, des héros armés d'arbalètes et des lâches de lance-roquettes. Tous tirent à hue et à dia, et le lecteur de Bagdad, la grande évasion ! jubile, s'interroge, s'émeut, éclate de rire et tourne les pages sans souci du temps qui passe. Magistral.

Chroniqué par Philippe Cottet le 07/05/2017



Illustration de cette page : Moqtada al-Sadr

Notes :

[1] Le trio traversant l'espace d'une guerre civile pour retrouver un trésor fabuleux est le thème du film de Sergio Leone Il buono, il brutto, il cattivo (1966). Saad Z. Hossain va jusqu'à mutiler le personnage d'Hamid – qui correspondrait au personnage de Sentenza joué par Lee van Cleef – en lui faisant perdre une phalange lors du combat contre le Lion d'Akkad (l'acteur avait perdu la sienne en bricolant).