L'énigme de Flatey

L
Viktor Arnar Ingólfsson

L'énigme de Flatey

Islande (2002) – Seuil (2013)

Titre original : Flateyjargáta
Traduction de Patrick Guelpa

Printemps 1960. Sur l'un des îlots où elle tend ses filets à phoques, une famille originaire de l'île de Flatey découvre le cadavre d'un homme, inconnu dans la région, sans doute mort de froid et de faim l'hiver précédent, et rien ne peut expliquer sa présence à cet endroit.

La vraie réussite de l'Énigme de Flatey est de nous plonger, de façon tout à fait convaincante, dans un fragment d'Islande pauvre, rude, isolé au cœur du grand fjord du Nord-ouest – le Borgarfjörður –, lui-même lié de près à l'histoire millénaire du pays.

Car l'île de Flatey occupe une place privilégiée – plus symbolique que réelle comme nous le constaterons au fil du roman – dans la naissance de la littérature scandinave dont l'Islande fut le berceau. À la fin du XIVe siècle, deux moines entreprirent la compilation du Flateyjarbók, le plus long et l'un des plus intéressants manuscrits islandais. Composé de sagas, royales ou de famille, de poèmes scaldiques, de textes historiques dont certains ne sont présents que dans cet ouvrage, il fut un temps propriété d'habitants de l'île, d'où son nom.

Un tel trésor se retrouvera, comme tant d'autres, intégré dans une bibliothèque danoise [1] au milieu du XVIIe. Pour les besoins de l'Énigme de Flatey, Viktor Arnar Ingólfsson invente un groupe d'étudiants islandais qui, ayant fait le voyage de Copenhague pour étudier cette littérature des origines [2] créera, un siècle avant les événements relatés ici, un complexe jeu intellectuel à partir de de ces textes.

Le destin mouvementée du manuscrit et la résolution des quarante points de cette Énigme de Flatey courent tout au long de ce drame à l'intérêt plus ethnographique que criminel. Hôte de ces lieux dans son enfance, l'auteur restitue la dure vie de ces îliens empreints d'une politesse, d'une serviabilité, d'une discrétion très luthériennes dans leurs manières quotidiennes, qui contrastent avec la violence des extraits des sagas terminant chaque chapitre.

Cette Islande de 1960 est encore proche de celle des fondateurs : l'histoire de leur héroïsme brutal, de leurs trahisons, de leurs alliances complexes ou de leurs croyances fait partie intégrante de cette île quasi déserte battue par les vents et le froid, où le surnaturel n'est jamais très loin. Les deux morts inexplicables qui vont émailler le récit semblent d'ailleurs surgir de ce tumultueux passé. Ne sont-elles pas la punition d'une transgression de règles anciennes par les victimes ?

Les réponses se révèleront plus prosaïques tout en restant surprenantes. La mort violente est une exception en Islande et l'Énigme de Flatey respecte astucieusement cette vérité. Plutôt atypique et très dépaysant, le roman d'Ingólfsson donne surtout l'envie de retrouver des textes dont Régis Boyer s'est fait le traducteur et le chantre depuis quarante ans [3] (en librairie le 7 février 2013)

Chroniqué par Philippe Cottet le 02/02/2013



Notes :

[1] Soumise par les Norvégiens en 1262 (date de la disparition de l'État libre), l'Islande passera en 1380 et pour plus de cinq siècles sous la domination danoise, jusqu'à l'indépendance en 1944.

[2] Le Livre de Flatey ainsi que d'autres manuscrits retourneront en Islande au début des années 70, sous la condition qu'ils soient hébergés dans la capitale, dans un endroit spécifique accessible à la recherche internationale.

[3] Et notamment les Sagas islandaises parues dans la Bilbiothèque de la Pléiade

Illustration de cette page : Enluminure du Flateyjarbók

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : The Fabulous Victoria de Los Angeles, une série de 4 galettes chez EMI Classics.