La route de Gakona

L
Jean-Paul Jody

La route de Gakona

France (2009) – Seuil (2009)


À la veille de l'expérimentation à grande échelle d'une arme nouvelle, le complexe militaro-industriel américain a besoin d'un silence absolu autour du projet. Schramm est la barbouze chargée de veiller à cette étanchéité. Son équipe de tueurs fait disparaître, dans différents pays, des personnes qui s'étaient intéressées, par hasard, à un brevet. En France, la famille d'un retraité « suicidé » par leurs soins fait appel au privé Kinscoff pour éclaircir les circonstances de sa mort.

La route de Gakona, récit d'aventure plus que roman noir ou policier, est un livre didactique qui entend porter à la connaissance du grand public un certain nombre d'informations dont on ne parle jamais – ou très rarement et de façon parcellaire – dans les médias traditionnels.

Elephant mécanique L'épine dorsale du bouquin de Jody est le projet Haarp, documenté pour la première fois en 1995 par Nick Begich et Jeane Manning dans leur livre Angels Don't Play This HAARP [1]. Par manipulation de la ionosphère à l'aide d'ondes HF de forte puissance, les militaires seraient capables d'influer sur le climat, les communications et même le comportement des individus.

La route de Gakona est aussi l'occasion pour Jean-Paul Jody d'offrir un point de vue sur des tas de sujets : armement non létal, changement climatique, business de l'écologie (et ses opportunités de profit pour les firmes capitalistes), danger des ondes électromagnétiques dégagées par les antennes-relais, chemtrails, etc.

Cet ensemble d'apparence hétéroclite, accompagné de quelques considérations géostratégiques, constitue le décor du roman, celui d'une conspiration moderne (qui commence avec le découvreur Nikola Tesla à la fin du XIXe siècle) qu'un homme d'âge mûr et une jeune femme, traqués par de redoutables tueurs, vont tenter de dénoncer au péril de leur vie. Toute ressemblance avec un best-seller assez récent serait fortuite.

Il est tout à fait impossible de se prononcer sur la véracité des éléments rapportés par Jody. Comme dans toute théorie du complot, puisque c'est de cela qu'il s'agit, un certain nombre d'événements réels s'insèrent dans une grille de lecture du monde, selon une cohérence apparente. Mis en présence d'un exercice de compilation de données documentaires – que l'on trouve assez facilement sur l'internet [2] – et non d'un travail d'investigation – nous sommes résolument dans un roman – susceptible de questionner cette cohérence, nous ne pouvons dès lors que croire, ne pas croire, ou nous en fiche absolument, suivant nos préjugés, et c'est bien là le problème.

Zorglub Reste alors l'objet littéraire. La route de Gakona, dans une première grosse moitié, se contente d'accumuler les longues plages encyclopédiques sur tous ces thèmes. L'aspect romanesque, tout à fait ordinaire, est résolument utilitaire, simple lien entre des pavés informatifs qui deviennent, à force, totalement indigestes. Les deux héros rencontrent toujours un petit gars bien intentionné qui connait sur le bout des doigts le sujet qui les préoccupe au moment présent. Pour varier, il y a aussi l'internet où l'on trouve également tout ce que l'on nous cache à condition de savoir chercher. S'ensuit alors un long exposé, les deux héros disent merci, lancent leurs dés et avancent du nombre de cases voulu jusqu'à l'informateur suivant.

Afin de casser la monotonie du procédé, Jody nous offre quelques pages intermédiaires sur des tueurs très stéréotypés et un ancien légionnaire tourmenté, nouveau Silas (le moine-soldat angoissé et tueur du Da Vinci Code). Pour une raison tout à fait obscure, le fait de vous intéresser à un brevet dont la nature est pourtant publique vous condamne à mort. Pendant que le légionnaire marque maladroitement à la culotte les héros, les deux assassins voyagent à travers le monde et le lecteur compte consciencieusement les clichés utilisés. Le pire est atteint lors de leur étape tokyoïte : ancien membre de la secte Aum, leur cible vit dans un appartement totalement zen, est amateur de lolitas, consomme du fugu et se défend avec un katana. Je vous rassure, il n'ira pas jusqu'à se faire seppuku.

Par chance pour le suspense, tant l'ancien soldat tourmenté que les deux tueurs implacables deviennent totalement inefficaces dès qu'ils approchent de notre charmant petit couple, une question de magnétisme ou de déodorant peut-être. Cela permet donc à l'auteur d'organiser une chasse à l'homme dans le Grand Nord canadien et l'Alaska où Kinscoff a absolument voulu se rendre pour une raison qui m'échappe encore (sans doute parce qu'il y avait là-bas une poignée de gars sympas prêts à l'aider).

Quelques pages, butin bien maigre, à sauver dans un livre qui a pourtant le mérite d'aborder des thèmes qui devraient investir urgemment le champ politique et citoyen [3], mais pas de cette façon...

Chroniqué par Philippe Cottet le 11/10/2009



Notes :

[1] Edite en français chez Louise Courteau Editrice (2003)

Le parlement européen s'est intéressé à cette question des armes climatiques en 1998-1999 : Rapport sur l'environnement, la sécurité et la politique étrangère du 14 janvier 1999. Voir également le rapport du GRIP : Le programme Haarp, science ou désastre (PDF).

[2] Par exemple, en français : conspiration.cc ou syti.net ou encore Le projet Haarp. Ces sites proposent une documentation pléthorique et un très grand nombre de liens. Attention très souvent, tout ceci est de la circulation circulaire d'information.

Sur l'un de ses sites, on apprend que les deux grandes tempêtes qui ont touché la France en 1999 étaient des représailles utilisant le Haarp, afin de contraindre Lionel Jospin à accepter l'économie libérale, les accords AMI, l'OMC et tout ce que souhaitaient les Amerlocains. Comme si le Parti socialiste avait eu besoin de cela...

[3] Par exemple, le sujet des armes « non létales » est d'importance mais pas dans la façon abordée ici (un simple listage des armes produites). On sait qu'elles sont utilisées dans les conflits actuels, non seulement extérieurs comme l'Irak mais intérieurs, comme lors du G20 à Pïttsburgh (voir Protesters Are Met by Tear Gas sur le site du NYT) ou par les putchistes honduriens contre l'ambassade du Brésil (Utilisation du LRAD).

Leurs production, utilisation et banalisation font insensiblement passer nos sociétés dans un état de guerre intérieur et extérieur permanent, policiarisant les forces militaires et militarisant les forces policières. L'hypothèse du continuum de force fait l'objet d'un développement passionnant et assez complexe sous le lien indiqué. On comprend mieux l'utilisation de ces armes par les pouvoirs en place, principalement contre leurs propres populations.

Illustrations de cette page : L'éléphant de la Compagnie Royal de Luxe – Le grand Zorglub, inventeur de la Zorglonde sous la plume divine de Franquin (éditions Dupuis).