Le Grand Jeu

L
Percy Kemp

Le Grand Jeu

Royaume-Uni (2016) – Seuil (2016)

Titre original : Le Grand Jeu

Dix mois plus tard...

Dans les dernières pages de Noon Moon [1], la chambre magmatique de la caldera de Yellowstone, titillée par des charges nucléaires, commençait à déverser dans l'atmosphère des millions de tonnes de poussière et de cendres annonciatrices d'une destruction massive de la vie sur Terre.

On se souvient que certains Britanniques avaient dûment anticipé la catastrophe – en en contrôlant le déclenchement – et s'étaient repliés aux antipodes. Le Grand Jeu nous fait retrouver ce qui reste de l'humanité, dix mois après l'éruption qui a dévasté la quasi-totalité de l'hémisphère nord et a plongé la planète dans une baisse drastique des températures. L'hémisphère sud semble mieux loti quand même, seul capable désormais de produire des aliments pour les 6/10e de l'humanité n'ayant pas encore trépassé.

À l'exception de la Grande-Bretagne, du fait de son caractère insulaire et du lien nourricier avec l'Australie, toutes les anciennes puissances se sont effondrées. La première d'entre elles n'a pu faire illusion que quelques mois avec son appareil militaire avant de se disloquer, plusieurs états – comme la Californie préservée par les vents – ayant quitté l'Union. La Russie est un immense désert retourné à la barbarie, la zone côtière chinoise doit désormais se défendre contre l'autre Chine, celle de la vastitude intérieure. Et la centralisation jacobine ne s'exerce plus que dans un moignon d'Île-de-France...

Sur ces décombres, certains rêvent encore et déjà de domination. Le maître-espion Archibald Briggs, qui décida de l'éruption et estime que les cendres du Yellowstone seront celles d'où renaîtra le leadership britannique – en lieu et place du cousin amerlocain qui a clairement échoué dans exercice de l'imperium – n'a jamais délaissé Le Grand Jeu et ses intrigues. Qu'importe que l'adversaire soit aujourd'hui le Brésil ou la Chine, quant au moins un vous fait face. Et tous sont maintenant à la recherche du Dr Silver, génial généticien inventeur d'un procédé permettant la production en grande quantité de spiruline. Cette algue, riche en protéines, pourrait sauver de la famine ce monde où toute vie animale a disparu et où la moitié des terres arables est désormais stérile. Mais elle pourrait signifier aussi la fin de l'avantage du Brésil et de l'Australasie, fortes de pouvoir encore se nourrir et approvisionner les rares zones de civilisation subsistantes.

Le Grand Jeu commence pourtant à Auroville, cette enclave d'utopie au nord de Pondichéry qui a su résister aux premiers effets du cataclysme. C'est là que vit Mick, 12 ans, et ses parents – lui Australien, elle Roumaine –, alors que des pirates birmans et des rebelles tamouls s'emparent de la cité. Devenu orphelin en l'espace d'une journée, Mick part sur les chemins pour rejoindre Cochin. Une traversée initiatique de l'Inde du Sud, au terme de laquelle il rencontrera Harry Boone.

Le plus paresseux et le plus détaché des agents britanniques a été envoyé là par le manipulateur Briggs pour retrouver le Dr Silver. Comme toujours, il cherche par tous les moyens à faire faire le travail par les autres. Le jeune garçon trouve sa place dans son plan pour approcher un couple d'Américains beaucoup mieux renseignés que tous les autres participants au Grand Jeu. Et voilà comment Mick , gamin sans patrie, croyant encore à la magie du monde et persuadé avoir une Mission mystérieuse à remplir devient donc un espion, et un pion important dans la partie qui se joue.

Comme Kim [2], le merveilleux livre de Kipling dans lequel Percy Kemp met ses pas, Le Grand Jeu est tout à la fois roman initiatique, récit d'aventures et réflexion politique. Instructif, parfois sérieux et très souvent drôle, il offre une galerie de personnages mémorables, depuis le chasseur Ibrahim premier mentor de l'adolescent jusqu'au machiavélique Boone, piégé dans une affection qu'il ne pouvait imaginer. Un grand moment de lecture, assurément (en librairie le 10 mars 2016).

Chroniqué par Philippe Cottet le 28/02/2016



Notes :

[1] Rebaptisé, pour une raison mystérieuse, Le mercredi des cendres lors de son passage en poche.

[2] Mick refuse obstinément qu'on l'appelle Mike ou encore Michaël. Mick, c'est évidemment Kim à l'envers. Les deux enfants ont énormément de points communs.

Illustrations de cette page : Djezaïl – Rudyard Kipling

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Last train to Lhasa de Banco de Gaia (Six degrees, 1995) – Big men cry de Banco de Gaia (Six degrees, 2005)