Le mercredi des cendres (Noon Moon)

L
Percy Kemp

Le mercredi des cendres (Noon Moon)

Royaume-Uni (2010) – Seuil (2010)

Titre original : Noon Moon
.

Un homme seul, revenu de tout ce qui fit son identité et pétri de philosophie antique, décide d'agir pour éviter au monde sa destruction.

Noon Moon est un roman tout à fait étonnant. Percy Kemp a niché au cœur d'un thriller d'espionnage toute une réflexion susceptible de nourrir la vision politique, psychologique ou philosophique de ses lecteurs sur le monde qui les entoure. C'est intelligent, subtil, passionnant avec le risque évident de décourager celui qui viendrait ici pour la simple distraction. D'autant que la forme adoptée dans les chapitres du livre mettant aux prises le maître-espion Alik Agaïev et son otage Zandie, affiche parfois, dans son souci pédagogique, un côté théâtral emphatique et irritant. Le lecteur gagnera donc à faire un réel effort, car les apparences sont aussi trompeuses que peut l'être Agaïev.

Tentons d'attaquer cette chronique sous un angle permettant de ne rien dévoiler d'essentiel sur le très habile suspense proposé par Kemp. Noon Moon alterne deux fils narratifs. Le premier suit une officine d'espionnage amerlocaine, le Monastère, dont les règles de fonctionnement et les appellations sont inspirées de la communauté théocratique du Mont Athos. Cette officine secrète est le bras armé de la croisade bushienne contre les Forces du Mal (La Confrèrie) dirigées par celui que l'on ne nommera que comme le Vieux de la Montagne [1].

Le Monastère semble avoir quelques difficultés à atteindre ses objectifs de guerre totale contre le terrorisme jusqu'au jour où un certain Ami se met à dézinguer à tour de bras les chefs terroristes les plus recherchés par les Amerlocains, des plus secrets aux plus inaccessibles. Nul ne sait qui est Ami, à l'exception cependant de – vanité des vanités –, le chef du Monastère qui en tire évidemment puissance et pouvoir.

Cette partie suit classiquement les échecs initiaux de cette structure, la montée en puissance des meurtres de membres de la Confrérie, son extension progressive à tous les opposants « islamistes », le changement de Président aux États-Unis marquant l'infléchissement provisoire de la ligne de l'officine puis l'emballement de la machine que je vous laisse découvrir.

En regard de cette histoire d'espionnage, Kemp développe un autre fil narratif mettant en scène un jeune espion britannique retenu en otage en Irak. Dans sa cellule, Zandie reçoit fréquemment la visite d'un homme qui ne ressemble guère à l'idée qu'il se fait (que nous nous faisons) du terroriste islamiste. Alik Agaïev apparait d'abord comme un musulman fervent qui aurait retrouvé ses racines religieuses lors de l'effondrement de l'empire soviétique – dont il était citoyen –, et la débandade du KGB – dont il était membre.

Au départ, la thèse qu'il défend devant son otage a tous les accents d'une démonstration idéologique du caractère impie de l'Amérique et de ses alliés, mais Agaïev/Kemp dépasse rapidement ce stade pour renvoyer subtilement et dos à dos les blocs – Occident et Islam –, qui s'opposent. Il convainc facilement son jeune « élève » de la symétrie et de l'artificialité de cette confrontation, toutes les deux gouvernées par ὕϐρις, l'húbris des anciens, c'est-à-dire l'orgueil démesuré, père de toutes les violences. La pire faute de l'homme...

Le retour aux racines grecques de la pensée occidentale effectué par Agaïev [2] possède deux vertus : la première est de montrer que ces racines ne sont plus que les éléments d'un discours vide de sens, d'une communication, d'un mensonge consenti de l'Empire sur lui-même. À commencer par ce dêmos, δῆμος, au nom duquel se battent ces chevaliers de l'Occident et qui est tout autant en toc que le caractère religieux du Monastère auquel répond, en écho, celui des groupuscules extrémistes de l'autre bord. La seconde est de renouer avec une réflexion philosophique débarrassée des siècles de scories idéologiques. Agaïev/Kemp tente de retrouver un propos initial qu'il estime plus « juste » pour comprendre le monde, afin de tracer une voie médiane entre les deux positions inconciliables des deux adversaires. Il cherche un point fixe permettant de s'extraire de l'oscillation violente entre les doubles à laquelle conduit leur confrontation.

Dans un monde où la transcendance n'existe plus par défaut de sacré, malgré les oripeaux religieux dont se vêtent les parties en présence et qui n'abusent pas le maître-espion de Noon Moon, la solution qu'il propose dans un premier temps reste humaine. Elle repose cependant sur le mince espoir que l'humanité, voyant pousser à l'extrême cette démesure qui gouverne ses actes, saura réagir et s'en défaire [3]. C'est à cet instant que se rejoignent les deux fils de l'histoire et c'est là qu'Agaïev/Kemp – qui avait donné une chance au nouveau Président de l'Empire – constate que ce dernier produit du même et qu'une réconciliation entre les hommes, fondée sur l'intelligence et la compassion, est tout à fait impossible.

Il ne reste alors que celle réalisée sous l'égide d'une plus grande violence, terrible, qui ne pourra que s'imposer aux hommes parce que transcendantale. Que cette solution amène la destruction de ce monde est bien évidemment la marque d'un échec, personnel et collectif, qu'il nous faut d'autant plus méditer. La richesse de la réflexion morale et philosophique de Kemp, l'intelligence des différentes analyses secondaires contenues dans Noon Moon [4] en font tout simplement un grand livre politique, dans le bon sens du terme.

Noon Moon est ressorti en 2014 au format poche sous le titre de Le Mercredi des Cendres.

Chroniqué par Philippe Cottet le 03/09/2010



Notes :

[1] Dans lequel on reconnait bien évidemment le jamais nommé Ben Laden. Rappelons que la secte des Assassins créée au début du 11ème siècle fut souvent, par un jeu d'alliances complexes, l'alliée des Croisés Chrétiens contre les Arabes (et les Turcs) principalement sunnites.

[2] Ce fut, semble-t-il, la démarche de Percy Kemp, dont il est dit qu'il apprit le grec ancien pour pouvoir lire, dans le texte, les penseurs antiques.

[3] A partir de ce constat, on pourra consulter avec profit des œuvres et réflexions comme celle de Jean-Pierre Dupuy et ses récents développements sur le catastrophisme (par exemple Pour un catastrophisme éclairé, Quand l'impossible est certain au Seuil), évidemment René Girard pour tout ce qui concerne la violence mimétique et les luttes de prestige et l'hubris (Mensonge romantique, vérité romanesque et La violence et le sacré, et la solution pacifique de l'imitation de Dieu prônée par le christianisme Des choses cachées depuis la fondation du Monde, tout cela doit être chez Grasset) ou l'œuvre entière de Cornélius Castoriadis (au Seuil également) sur les conditions de réalisation d'un individu autonome (seul susceptible de pouvoir répondre au défi posé par Agaïev).

[4] Notamment toute la déconstruction sur l'Empire amerlocain.

Illustrations de cette page :
Hassan ibn al-Sabbah, le premier Vieux de la Montagne – Champignon atomique

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note :
Remain in light des Talkings Heads (1980), Y'a une route de Gérard Manset (1975).