Les marécages

L
Joe R. Lansdale

Les marécages

États-Unis (2000) – Folio (2006)

Titre original : The Bottoms
Traduction de Joe Sandri

Durant la Grande Dépression, un gamin découvre le corps affreusement mutilé d'une Noire. Son père, constable du bled qui cherche à faire la lumière sur ce meurtre et ceux qui vont suivre, est confronté à l'ordre ségrégationniste très strict qui règne dans ce coin de l'East Texas et aux menées racistes du Ku Klux Klan qui le fait respecter .

Formidable thriller, profond, riche et angoissant, Les marécages offre au lecteur une représentation convaincante, éclairante, subtile, de la vie rurale dans le Sud ségrégationniste, où tout était organisé autour de l'idée fantasmagorique et violente de la suprématie du mâle blanc.

Le récit est construit à partir d'analepses successives, durant lesquelles Harry Crane, vieil homme près de la mort, se souvient d'une affaire criminelle à laquelle il a été mêlé, au début des années 30. Celle-ci a contribué au passage à la vie adulte du jeune garçon, âgé alors de treize ans, en donnant un relief particulier à une existence jusqu'alors paisible, ordonnée selon des principes et mécanismes dont beaucoup étaient dissimulés à ses yeux.

Les trois premiers chapitres des Marécages sont sidérants. La fuite nocturne des deux enfants face à cette présence inconnue, inquiétante, peut-être maléfique, leur traversée de l'églantier géant aux entrailles épineuses, la découverte terrifiante du cadavre torturé, leur franchissement de la Sabine sur le pont de singe délabré sont proprement cauchemardesques. Cette entrée en matière, prolongée par le récit que fait la vieille Miss Maggie du pacte démoniaque que fit Dandy à la croisée des chemins et par les apparitions fréquentes et surnaturelles de l'Homme-chèvre, ancre le roman dans une dimension horrifique cohérente avec la notion de passage à l'âge adulte qu'est aussi cette aventure pour Harry. Les terreurs nocturnes – clairement liées à l'enfance – qui saisissent celui-ci s'effaceront bientôt devant l'apprentissage de la raison qui gouverne, tant bien que mal, la résolution des meurtres et le constat que la réalité peut être bien pire que les rêves.

Les idées de la famille Crane sont audacieuses pour l'époque et heurtent de plein fouet celles d'une communauté blanche qui maintient dans un état d'infériorité permanent tous ceux qu'elle n'agrée pas [1]. Elle y est encouragée par l'attitude même des Noirs qui ont parfaitement intégré (comme l'ont montré les grands auteurs afro-américains) le mensonge à soi-même et sur soi-même produit par cet état et qui les conduits, infantilisés ou simplement prudents, à ne pas contester cet ordre établi, au risque de perdre la vie pour une broutille. Si quelques Noirs espèrent en Jacob, tous redoutent les conséquences de son enquête.

Chez les Crane, les sentiments chrétiens (ou peut-être le seul respect de l'autre) l'emportent, avec cette certitude que les bons comme les salauds n'ont pas de couleur. C'est avant tout cela que les blancs racistes de Marvel Creek reprochent à Jacob Crane : ne pas accepter la différence symbolique préalable sur laquelle repose la ségrégation et ne pas contribuer à la maintenir. S'attacher à résoudre le crime, c'est d'abord considérer qu'une prostituée noire morte est importante et donc aller à l'encontre du système de domination par la négation de l'autre. Pour autant, la démarche de Jacob n'est pas désintéressée. Le besoin de (re)gagner du prestige, tant vis-à-vis de Cecil – meilleur coiffeur que lui –, que de Red – premier amour de son épouse – qui s'invite dans l'enquête le rend fébrile et imprudent.

Tout ceci devient parfaitement clair au jeune Harry lors de la séance d'autopsie dans le village noir de Pearl Creek, où un médecin raciste et ivre déblatère avec mépris sur la défunte et ses semblables, tout en laissant paraître sa profonde médiocrité médicale. Jacob transgressera pour la première fois l'ordre établi des choses pour pouvoir obtenir d'un médecin noir, attentif et professionnellement compétent, des éléments déterminants pour son enquête.

Le fragile équilibre de ce coin du Texas bascule à la découverte d'un autre cadavre. Lansdale montre parfaitement à quelle vitesse les préjugés ressortent et se diffuse la haine, et comment elle cherche à calmer sa faim déraisonnable. Les marécages proposent alors deux nouvelles scènes très réussies qui scandent cet éclatement de la communauté. Dans la première, un Jacob déterminé et solitaire ridiculise la horde cagoulée et imbécile du Klan venue l'intimider. Dans la seconde, une foule ivre de sa puissance, transfigurée par son besoin viscéral de vengeance engloutit le malheureux constable et son fils et détruit un innocent pour satisfaire le retour à l'ordre ancien.

Joe R. Lansdale orchestre ensuite parfaitement la lente dérive coupable – due à son orgueil – de Jacob , sa mise au ban de la petite société de Marvel Creek, puis le revirement né du premier faux pas du tueur grâce auquel la foule des bonnes gens sera désignée pour ce qu'elle est : meurtrière. Les marécages peuvent désormais avancer vers leur dénouement, là où tout a commencé, avec une intensité renouvelée. Maintenant, Harry peut faire face à ses peurs.

Un grand roman, dont la lecture pourra être suivie par celle du très intéressant Sur la ligne noire.

Chroniqué par Philippe Cottet le 02/04/2012



Notes :

[1] Par exemple les Juifs, comme le montre l'exemple de Croon.

Illustrations de cette page : Scène de lynchage – Membre du Ku Klux Klan