En mémoire de Fred

E
Clayton Lindemuth

En mémoire de Fred

États-Unis (2013) – Seuil (2017)

Titre original : My brother's destroyer
Traduction de Patrick Carrer

Fred, pitbull et unique ami de Baer Crichton, un bouilleur de cru clandestin, a été kidnappé pour participer à des combats de chiens qu'organise toutes les semaines, en toute illégalité, Joe Stipe, le caïd de la région. Après avoir récupéré le clébard dans un piteux état, son maître décide de se venger et part en guerre contre un paquet de tordus résolus à lui faire la peau.

Avec En mémoire de Fred, nous voici donc repartis dans l'arrière-cour du rêve amerlocain, dans ce quart-monde de la misère et des bons alimentaires. Cette fois-ci, nous sommes en Caroline du Nord, l'oxy ou la méthamphétamine ont laissé la place à l'alcool illégal et à l'herbe. C'est toujours une même brutalité originelle – que Lindemuth met en scène plus qu'il ne la traque –, celle de cette ruralité qui peut également engendrer des chefs-d'œuvre [1].

Dans son motif et ses intentions, ce nouveau roman est assez semblable au plutôt prometteur Une contrée paisible et froide. Un homme bon – malgré les apparences – est aux prises avec une poignée de bouseux, aussi hargneux qu'ils sont bêtes et méchants, tous entraînés dans une vendetta de plus en plus violente pour un prétexte qui apparaît évidemment dérisoire : le vol d'un chien et sa restitution, pratiquement aveugle et blessures béantes sur tout le corps.

En mémoire de Fred est beaucoup moins subtil dans son traitement de la vengeance que le roman précédent. Tout est fait pour que le lecteur prenne immédiatement le parti de Baer. C'est un original, un marginal qui se révèle peu à peu courageux, drôle, généreux, aimant, et qui ne peut compter que sur lui-même pour remettre un peu de justice dans ce bas monde.

Tout le pays est sous la coupe de Stipe, riche et arrogant entrepreneur faiseur de loi – celle de son seul intérêt – et qui a dans sa poche la police locale, des fédéraux, sans doute deux ou trois juges et tous les vauriens du comté. Lindemuth réussit à camper de bons personnages que l'on se plaît à détester aisément, chargés des défauts inverses des qualités de Baer : cupidité, lâcheté, duplicité, veulerie. La gnôle que fabrique ce dernier et que tout le monde picole reste leur unique point commun et lui assurera, pour un peu de temps, une certaine immunité.

Pour rompre le côté très manichéen d'En mémoire de Fred, l'auteur introduit deux dispositifs qui font malheureusement long feu. D'abord une prosopopée qui rapproche Baer et son chien, sans apporter beaucoup plus au récit, mais qui renforce l'empathie du lecteur. Ensuite, un élément fantastique – Baer possède l'étrange pouvoir de détecter les mensonges – dont Lindemuth ne fait hélas ! pas grand-chose [2].

Reste donc un amour déçu, une haine fraternelle, et cette lutte du plus faible contre les plus forts. À l'inverse de la vie, elle apportera, au final, happy end aux personnages et consolation aux lecteurs. En mémoire de Fred est un divertissement pas franchement original, plutôt bien écrit, mais décevant par rapport à ce qu'avait laissé entrevoir Une contrée paisible et froide.

Chroniqué par Philippe Cottet le 06/03/2017



Illustration de cette page : Pitbull après un combat.

Notes :

[1] Comme le Incandescences de Ron Rash, qui évoque la vie en Caroline du Nord.

[2] À l'adolescence, après une bagarre dans laquelle il avait eu le dessous, Larry, le frère de Baer, avait puni celui-ci en le faisant s'électrocuter sur un fil dénudé. La violente décharge avait donné au cadet Crichton le pouvoir de détecter les menteurs, dont les yeux rougeoient lorsqu'ils ne disent pas la vérité.