Nuit sans lune au Waziristan

N
Saqib Mausoof

Nuit sans lune au Waziristan

Pakistan (2016) – L'aube (2017)

Titre original : The Warehouse
Traduction de l'anglais par Benoîte Dauvergne

Moyennant une très grosse prime qui lui permettrait de financer les études de sa fille à l'Université, Sayyid Qais Ali Qureshi, enquêteur d'assurances à Karachi, accepte de se rendre dans les zones tribales suite à l'incendie d'un entrepôt de cigarettes. Ses commanditaires ont déjà encaissé l'argent de leur réassureur, et il doit à tout prix convaincre une famille d'être indemnisée. Le père du défunt, suivant au plus près les commandements de l'Islam, refuse.

Le grand mérite de Nuit sans lune au Waziristan est de nous entraîner dans l'un des endroits les plus fermés et les plus dangereux de la planète, là où furent défaits trois empires [1]. Au mieux avons-nous lu quelques articles sur les zones tribales de l'ouest du Pakistan [2], au pire en avions-nous entendu parler, de façon parcimonieuse, à propos du conflit afghan.

Mausoof n'hésite pas à nous plonger dans l'effrayante complexité de la frontière où s'entremêlent les influences, les langues, les peuples, les haines, sous le regard diurne permanent des guêpes, les drones tueurs déployés par les Amerlocains dans leur guerre sans fin contre le terrorisme. Le héros de Nuit sans lune au Waziristan, descendant du Prophète, mais musulman buveur, charmeur et escroc, pensait plier cette affaire à sa façon, dupant un peu tout le monde en quelques jours.

Sauf que le défunt était un combattant taliban, que l'entrepôt ne contenait pas que des cigarettes, que sa destruction est due au tir d'un missile par un drone et qu'on ne plaisante pas ici, ni avec l'honneur ni avec l'islam le plus rigoureux. Surtout quand son meilleur ami, chef de la police criminelle de Karachi venu faire la bamboche au Waziristan, abat froidement trois membres de la puissante société IAS et qu'on demande à Qais de payer le prix du sang.

Celui-ci va bientôt se retrouver avec tous les belligérants sur le dos : armée pakistanaise et amerlocaine, services secrets et spéciaux de tout bord, talibans pakistanais et afghans. Leurs intérêts ne sont pas toujours contraires et des alliances surprenantes tiennent compte des sujétions anciennes et de la corruption actuelle. Dix-huit mois durant, Qais va être balloté entre eux, au gré de leurs avancées militaires, des bombardements, des embuscades. Otage des uns, prisonnier des autres, suspecté d'être un kamikaze par ceux-ci ou d'être espion par ceux-là, il sera frappé, humilié, manquera mourir à plusieurs reprises, perdra espoir, connaîtra la peur, aimera, pleurera ce collègue égorgé sous ses yeux ou son jeune geôlier taliban devenu hémiplégique.

Comme le chaos qui règne là-bas, Nuit sans lune au Waziristan est un ouvrage complexe. Les tribulations de Sayyid Qais se révèlent passionnantes et instructives, nourries par l'expérience du terrain de l'auteur, qui travailla dans la zone tribale comme humanitaire. « Voilà ce qu'est une zone de combat. Un endroit où les sociopathes peuvent enfin socialiser », pensera un moment l''enquêteur. Sur cette terre misérable peuplée de fantômes et d'estropiés se trouvent les vrais monstres de notre Temps.

Chroniqué par Philippe Cottet le 27/03/2017



Notes :

[1] Russe (par deux fois), puis britannique (durant le Grand Jeu) et maintenant amerlocain.

[2] Notamment dans les pages du Monde diplomatique. Par exemple : Le Pakistan fabrique ses propres ennemis ou La frontière afghano-pakistanaise, source de guerre, clef de la paix.