Le Cannibale de Crumlin Road

L
Sam Millar

Le Cannibale de Crumlin Road

Irlande (2010) – Seuil (2015)


Traduction de Patrick Raynal

Des adolescentes pauvres et marginalisées disparaissent. On retrouve bien plus tard leur cadavre torturé, étonnamment grossi et débarrassé du foie et des reins. Karl Kane part à la recherche de la jeune Martina qui vivait jusqu'à peu dans une sorte de foyer pour SDF tenu par Cathy le Chat

Eh bien, cela ne s'arrange pas vraiment du côté de Belfast pour cette seconde aventure de Karl Kane, le détective hémorroïdaire.

Comme son titre l'indique, Le Cannibale de Crumlin Road est une histoire de croquemitaine. On y retrouve tous les stéréotypes qui font les délices des amateurs de ce genre et l'ennui absolu du chroniqueur depuis longtemps rassasié de ce type de récits : enfance malheureuse, intelligence supérieure au service d'un mal jamais lu autre part, impuissance à capturer le méchant qui finalement fait une erreur de débutant et que même que le héros se relève pour s'y engouffrer et le terrasser, rendant ce monde meilleur.

Adolescent abusé par une mère incestueuse qui perdra la vie au cours d'une partie de chasse – voilà pour le trauma initial –, le méchant est désormais un homme d'affaires riche et honoré, avec des relations longues comme le bras qui le mettent à l'abri de la curiosité policière – et voici pour l'aspect “politique” du roman. Il en profite donc pour torturer et tuer en toute impunité de jeunes marginales jusqu'à l'entrée en scène – tadaaaa – de l'atypique détective Karl Kane.

Atypique jusqu'à un certain point naturellement, car si l'homme jacte haut, fort et en permanence, se chamaillant avec Naomie – sa secrétaire/amante – ou Lynne – son ex-femme – ou Katie – sa fille – ou Mark – son ancien beau-frère le chef des inspecteurs –, avec des pointes d'humour qui surnagent tant bien que mal dans le bruit et la lourdeur de tous ces échanges, il bénéficie des mêmes avantages que tous les héros de ces histoires de tueurs en série. Le Cannibale de Crumlin Road regorge en effet de coïncidences troublantes, facilités scénaristiques et autres joyeuses incohérences [1]. Si l'on gomme les quelques références à la modernité (télévision, lunettes de vue nocturne, etc.), Le Cannibale de Crumlin Road relève d'une sorte de littérature gothique horrifique au style hypertrophié – dont certains loueront éventuellement la “poésie” – qui pourrait laisser croire un instant à une intention parodique et kitch de Sam Millar.

À l'échelle de la nuit, les constructions n'étaient pas seulement laides, elles avaient la structure intimidante d'un immense phénix de béton émergeant du sol et renforcé de fenêtres barrées de fer et de portes métalliques intimidantes. Seule la mansarde gardait un semblant de forme. Une excroissance coagulée de corrosion s'était formée sur le système de collecte des eaux, chevauchant les côtés, comme une hémorragie de sang rouillé imitant les rayures d'un tigre. (page 174, c'est moi qui souligne la répétition)

La plus grosse ficelle concerne naturellement la curieuse mansuétude dont fait preuve le méchant, qui n'hésite pas à se débarrasser, sans état d'âme, des personnes susceptibles de le gêner, comme Ivana [2] ou Cathy le Chat, mais laisse bien vivant Kane, pourtant le plus dangereux du fait de sa pugnacité, se contentant de le faire tabasser, puis de le piéger dans une sorte de cauchemar, certes décoratif le temps de quelques pages, mais dont on peine à comprendre l'intérêt et la logique pour le tueur.

Le détective, deux fois passé à tabac, se relève d'ailleurs très facilement de ses blessures [3] pour continuer – indestructible – à traquer le mal. Son meilleur ami, laissé pour mort, renaîtra lui aussi pour être présent au tome 3 et tout est bien qui finit bien. Reste la rédemption d'un ancien poseur de bombes qui va aider Kane – auquel il est, finalement, secrètement lié – à libérer sa fille des mains du monstre. Car cette dernière, revenue malencontreusement d'Écosse où elle suivait des cours, est devenue opportunément la cible de Hannah, tombé par le plus grand des hasards – hum ! – sur ce lien de parenté avec l'homme qu'il a, saperlipopette, laissé vivre...

Emphatique, abondamment et, du coup, médiocrement dialogué, Le Cannibale de Crumlin Road ne fait que confirmer, à mes yeux, l'absence totale d'intérêt du triptyque entrepris par Millar (en librairie le 8 janvier 2015).

Chroniqué par Philippe Cottet le 20/12/2014



Notes :

[1] Saurez-vous les retrouver toutes ?

[2] Ivana, l'amie transsexuelle de Naomi, a connu très intimement dans sa jeunesse le vilain Hannah, ça tombe vraiment bien.

[3] « Son visage étaient partiellement bandé, ses bras et ses mains couverts de gros plâtres couleur chair (...) La figure de Karl avait l'air d'un plat d'œufs brouillés. Sa clavicule formait un angle bizarre avec son cou ; les bleus et les bosses l'avaient déformé jusqu'à le rendre méconnaissable. Du sang coagulé mêlé à du gravier formait une sorte de sceau au-dessus de l'estafilade qui avait été autrefois un sourcil. Son œil gauche ne pouvait plus s'ouvrir, ses lèvres étaient déchirées et collées par du sang noir. » (page 241)

Et pourtant, le voilà bientôt à la poursuite du monstre dans les sous-sols de Crumlin Road Gaol...

Illustration de cette page : Gavage d'une oie

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Brass and Trio de Sonny Rolllins (1958 - Verve) – Uptown Downtown du McCoy Tyner Big Band (1988 - Milestone records)