La violence en embuscade

L
Dror Mishani

La violence en embuscade

Israël (2013) – Seuil (2015)


Traduction de l'hébreu par Laurence Sendrowicz

Le commandant Avraham enquête sur la présence d'une fausse bombe à côté d'une crèche. Un délinquant connu a été appréhendé sur les lieux par la police, mais sa garde à vue n'a rien donné. Avraham a le sentiment que la directrice du lieu d'accueil lui ment et que ce père, qui a eu une altercation récente avec elle, cache quelque chose.

L'action de La violence en embuscade se situe juste après l'affaire relatée dans Une disparition inquiétante et elle porte la trace des erreurs commises alors par le commandant Avraham, dit Avi. Son ancienne chef a d'ailleurs profité des très longues vacances passées par l'enquêteur à Bruxelles pour rappeler, dans un rapport, sa naïveté initiale et les préjugés qui l'avaient conduit à négliger certaines pistes pour focaliser les efforts de la police sur un voisin qui se révélera être le plus parfait des mythomanes. Si le coupable fut bien appréhendé, les preuves contre lui ne furent pas suffisantes pour le voir condamné à hauteur de son crime.

Avraham semble avoir retenu les leçons de l'affaire Sharabi lorsqu'il prend en charge cette histoire de fausse bombe. D'abord en estimant qu'elle est sans doute le signe d'une plus grande violence à venir, ensuite en ne croyant pas sur parole ses différents protagonistes. Il ne peut rien imputer à l'homme arrêté sur les lieux, hormis son casier, mais Eva Cohen, la directrice de la crèche, est une menteuse qui cherche d'évidence à éloigner les policiers. Quant à Haïm Sara, un père qui a eu une altercation vive avec elle, l'accusant des mauvais traitements dont aurait été victime son fils Shalom, son attitude à la fois maîtrisée et anxieuse lors de l'interrogatoire en fait un suspect idéal.

Comme La violence en embuscade adopte le même dispositif que le roman précédent, alternant les chapitres consacrés à l'enquête et ceux passés avec Haïm, nous avons le sentiment que l'histoire se répète. Ce quinquagénaire tente de surmonter le brusque départ d'une épouse, étrangère et de quinze ans sa cadette. Il s'occupe comme il le peut de ses deux très jeunes fils, leur mentant sur – ou plutôt essayant d'enjoliver – l'absence de leur mère. À cet égard, son comportement quasi autistique détonne, puis devient suspect à mesure que Dror Mishani reconstitue sa vie. Il en était de même avec Zeev Avni lors de la disparition du jeune Sharabi et le lecteur peut se demander jusqu'à quel point le romancier n'est pas en train de le manipuler de nouveau. Les collègues d'Avi, Ilana Liss en tête, voient dans l'acharnement du commandant sur le père de famille comme une tentative de racheter ses erreurs passées, un excès de zèle dérangeant. Cela deviendra encore plus gênant quand la police arrêtera les responsables de la pose de la fausse bombe – qui étaient effectivement montés d'un cran dans la violence à l'égard d'Eva Cohen – sans qu'Avi ne désarme de cette sensation qu'il est bien face à une énigme criminelle.

L'enjeu final de La violence en embuscade consiste à savoir jusqu'à quel point les intuitions d'Avi Avraham sont fondées. Mais aussi mesurer le poids considérable du hasard dans la résolution de ces affaires. L'écriture de Mishani est toujours aussi efficace. Son souci de s'attacher à des délits et crimes ordinaires commis par des gens ordinaires lui permet de continuer cette intéressante plongée dans le quotidien complexe de son pays.

Chroniqué par Philippe Cottet le 23/02/2015



Illustration de cette page : Les immeubles du square Alfred Bouvier à Bruxelles

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Captain Fantastic & The Brown Dirt Cowboy d'Elton John (1975 - Mercury) – Caravan d'Art Blakey & The Jazz Messengers (1962 - Riverside)