Une disparition inquiétante

U
Dror Mishani

Une disparition inquiétante

Israël (2011) – Seuil (2014)


Traduction de l'hébreu par Laurence Sendrowicz

Par fatigue, négligence ou préjugé, un commandant de police dans la banlieue de Tel-Aviv ne prête pas attention à une mère venue rapporter la disparition de son fils adolescent.

Les premières pages d'Une disparition inquiétante ne permettent pas d'entrevoir la subtile façon par laquelle Dror Mishani subvertit le genre suranné de l'enquête criminelle. La première confrontation entre Avraham Avraham [1] et Hannah Sharabi respire pour le lecteur le même ennui que pour le flic, convaincu qu'il est d'être en présence d'une simple fugue et d'une maman par trop protectrice.

Les conséquences de ce premier contact vont gauchir totalement les investigations d'Avraham, prisonnier ensuite d'une sorte de culpabilité, qu'il niera pourtant jusqu'au bout, à l'égard de cette mère. Il faut dire que cet homme dont le principal passe-temps consiste à visionner ou lire, encore et encore, séries, films et romans policiers pour en relever toutes les incohérences – et déterminer ainsi le véritable coupable, jamais celui envisagé par l'auteur – ressemble au cordonnier du proverbe. Le point de vue qu'il adopte dès le lendemain dans la disparition du jeune Ofer lui interdit toute évolution, toute compréhension de l'affaire.

Ne jetons pas la pierre trop vite à Avraham, car Une disparition inquiétante réserve au lecteur un piège identique. Se mêlant au piétinement du policier, on entend à présent la voix d'un voisin qui semble tout savoir sur l'absence de l'adolescent et qui se joue, à la fois avec gourmandise, excitation et crainte, du désarroi des enquêteurs. Sommes-nous seulement certains que cette perspective et tout ce que nous échafaudons à partir d'elle soient la vérité ? Mishani nous laisse filer vers des conclusions hâtives, pour nous rappeler ensuite qu'un raisonnement logique, bâti sur des observations d'apparence rigoureuse, peut parfaitement se révéler faux, mensonger, illusoire.

Quand enfin les enquêteurs – et les lecteurs – sortent de la torpeur dans laquelle les avaient plongés les a priori d'Avi Avraham et les manœuvres de Zeev Avni, Une disparition inquiétante peut livrer une explication rationnelle (et rassurante [2]) sur l'endroit où se trouve désormais l'adolescent et les responsabilités de chacun dans l'histoire. C'est le moment choisi par Dror Mishani pour nous rappeler que tout est, encore, une question de perspective puisque ce qui est devenu évident n'est pas forcément la vérité.

Roman criminel brillant et d'une rare intelligence, Une disparition inquiétante nous oblige à mettre en doute notre perception du monde, surtout dans ce qu'elle a de plus instantané. Il se présente aussi comme une réflexion passionnante sur l'écrit, sa puissance manipulatrice, ses servitudes, tant dans la démarche de Dror Mishani que dans sa mise en abyme chez certains de ses personnages. Un régal (en librairie le 13 mars 2014).

Chroniqué par Philippe Cottet le 16/03/2014



Notes :

[1] À rapprocher évidemment du célèbre Meyer Meyer, l'un des héros récurrents du 87th Precinct d'Ed McBain.

[2] Rassurante dans le sens “ nous tenons un coupable qui peut être puni ”.

Illustrations de cette page : Le Manneken Pis de Bruxelles.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Verklärte Nacht d'Arnold Schoenberg & Metamorphosen de Richard Strauss (Les Dissonances, Naïve - 2006) – Metamorphosen de Richard Strauss (Stamp, Academy of London, EMI - 1990)