Le Magicien

L
Magdalena Parys

Le Magicien

Pologne (2016) – Agullo (2019)

Titre original : Magik
Traduit du polonais par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez

À Sofia, un photoreporter allemand septuagénaire tente de résoudre le mystère de la disparition d'un opposant polonais des années 80, dont il a épousé la veuve.

Pour évoquer le système de surveillance et de répression des opposants durant l'ère soviétique, mais aussi l'impunité dont a pu bénéficier un certain nombre de ses responsables, petits ou grands, lors de la chute du mur et la réunification, Magdalena Parys fait porter la charge narrative du Magicien par une dizaine de personnages. C'est un procédé dynamique plutôt convaincant qui permet de tracer, dans le passé et le présent, les trajectoires parfois complexes d'individus unis directement ou indirectement autour de la disparition de Piotr Boszewski, qu'ils aient été dans le camp des bourreaux ou celui des victimes.

Politicien berlinois en vue, cynique surfant sur la vague d'un féminisme populiste, Christian Schlangenberger est un ancien colonel de la Stasi dont le passé a été absorbé et dilué lors de la réunification sans que ne soient jamais questionnés ses actes et ses engagements. Tout ce qu'il a construit, sa bonne fortune matérielle et politique, est à la merci d'une révélation ce qui le conduit – ou plutôt sa garde rapprochée, car il ne se salit plus les mains depuis longtemps – à éliminer témoins et preuves de ses agissements. Au passage, il récupère suffisamment d'éléments pour faire chanter ceux qui, comme lui, avaient servi servilement les anciens maîtres de la République démocratique et nageaient maintenant tranquillement dans les eaux de l'Allemagne réunifiée.

Le Magicien est le nom de code d'une opération visant à éliminer, sur le territoire bulgare, les opposants comme Boszewski ou plus simplement toute personne cherchant à fuir le bloc, comme les fils du vieux Seidel. Au moins ce dernier a-t-il pu récupérer leurs corps pour faire son deuil. Il a par la suite organisé, à l'arrière du théâtre pour enfants qu'il possède à Leipzig, un espace mémoriel aux victimes nourri de documents confidentiels provenant des archives de la Stasi. C'est ainsi qu'il fait la connaissance de Gerhard Samuel, qui avait couvert la naissance de Solidarność et les événements de Gdańsk au début des années 80.

Tous les deux sont dévorés par la culpabilité, le vieux juif pour avoir donné aux jumeaux l'envie impérieuse d'aller vivre autre part, l'ancien photographe pour avoir désiré dès le premier instant la femme de cet ingénieur devenu agitateur et l'avoir peut-être condamné, faisant ainsi sa bonne fortune, via l'un de ses reportages.

Coupable, le grand flic Waldemar Tschapieski semble l'être aussi. Ami de Gerhard depuis leurs années étudiantes, il fait tout pour ne pas être écarté de l'enquête sur la mort hideuse du principal homme de main de Schlangenberger dans une maison délabrée de Berlin, survenue alors que le journaliste était frappé par une crise cardiaque à Sofia. Le commissaire Thomas Kowalski, alcoolique et dépressif depuis le décès de sa chienne Babsy, sera chargé de doubler une enquête officielle destinée à être rapidement étouffée.

Quand bon nombre de fils de cette histoire complexe auront été rassemblés, Kowalski se verra adjoindre la journaliste Dagmara Bosch, fille de Boszewski et belle-fille de Gerhard, hôtesse d'une émission télévisée à succès. Nostalgique de ses années d'enfance à Wrocław, ambivalente dans son rapport à son beau-père, elle revisite elle aussi à l'occasion quelques-unes de ses certitudes. Face à cette bande hétéroclite en quête de vérité, les salauds agissent comme ils le faisaient par le passé, avec les moyens de surveillance décuplés que leur offrent la richesse et la modernité. Que la violence se retourne contre eux est évidemment le point fort du récit, d'autant que Magadalena Parys garde bien au chaud les auteurs et les motifs de celle-ci, nouant finalement très tardivement cette partie du suspense et sa résolution.

L'étude des caractères et les histoires particulières qui prédominent rendent solide et passionnant Le Magicien. À travers eux, on perçoit parfaitement la coercition exercée par le régime communiste, qui avait recyclé pour son propre usage les hommes et les méthodes mises en place par le nazisme. En creux apparaît aussi la naïveté – le désintérêt ? – d'une République fédérale qui avait passé de longues décennies à faire son autocritique, mais qui ne questionna pas, ou très peu, les opinions de celles et ceux dont elle avait été séparée jusqu'à la réunification [1]. Une excellente façon de commencer l'année littéraire chez Agullo.

Chroniqué par Philippe Cottet le 14/01/2019



Illustrations de cette page : Archives de la Stasi – Sur le mur de Berlin

Notes :

[1] Expliquant en partie la résurgence actuelle des idées d'extrême-droite en Allemagne.