La guerre est une ruse

L
Frédéric Paulin

La guerre est une ruse

France (2018) – Agullo (2018)


Tedj Benlazar, lieutenant de la DGSE en poste à Blida, assiste au glissement de l'Algérie dans la guerre civile, suite au putsch militaire de janvier 1992.

Premier volet d'une trilogie, La guerre est une ruse est un roman fort bien documenté qui donne un bon aperçu, forcément simplifié, des événements [1] ayant suivi le coup d'État militaire de 1992. Celui-ci visait à priver de sa victoire électorale le Front Islamique du Salut, arrivé largement en tête au premier tour des législatives. Si l'on en croit le livre de Mohamed Samraoui Chroniques des années de sang [2], le dispositif de noyautage des groupes islamiques, politiques ou armés, que l'on va retrouver ici avait commencé bien avant, dès le retour des Afghans au pays.

Le grand mérite du roman de Paulin est de montrer que cette décennie sanglante, dont nous n'avions en France que peu d'échos sauf quand certains de nos ressortissants étaient concernés, était d'abord une guerre contre le peuple algérien. Dès le commencement, les actions des uns et des autres s'inscrivirent dans la volonté de terroriser les populations et Samraoui notait que la répression qui suivit le putsch ne frappa pas les premiers maquis et groupes urbains armés islamistes, mais bien des civils – intellectuels, politiques, médecins, etc. – et des militaires purgés, simples croyants ou opposants à la ligne dure voulue par les putschistes.

La violence envers la population va aller en grandissant et l'on saisit assez bien cela dans La guerre est une ruse, mais plus encore dans sa suite, Prémices de la chute, quand le personnage de Gh’zala Boutefnouchet commence le macabre décompte des victimes des mois de septembre et octobre 1997. Cette année-là, le monde semble prendre conscience que ce qui se passe en Algérie n'est pas seulement la lutte d'un État républicain laïque contre des hordes fanatisées de barbus assassins, mais bien celui d'un État terroriste [3] contre sa population. À ce moment, la thèse que les groupes armés islamistes étaient manipulés par la Sécurité militaire (sous son appellation de l'époque DRS) avait pris corps et c'est elle que l'on retrouve dans La guerre est une ruse, par exemple à travers l'élévation du vendeur de poulets Djamel Zitouni en émir national du Groupe Islamiste Armé (GIA) [4].

L'autre mérite du roman est de cerner les transformations individuelles nées de la situation. Il y a bien sûr la folie – déjà présente – qui gagne le personnage principal à mesure qu'il comprend le cynisme de la stratégie déployée par les services de renseignements algériens et la comédie jouée consciemment ou non par le personnel politique français. Ou les doutes du lieutenant Slimane Bougachiche qui s'interroge sur la perte de son humanité, son indifférence à la torture, son acceptation des ordres les plus abjects, et dont le récit fait écho au terrifiant témoignage d'Habib Souaïdia dans La sale guerre. Ou encore la trajectoire de Khaled Kelkal, Algérien de France n'y ayant pas trouvé sa place, passé de jeune délinquant à porteur de valises puis djihadiste avec une ferveur fanatique. Et tous les autres...

La guerre est une ruse se révèle passionnant en ce qu'il atteint le parfait équilibre entre documentation et fiction. Espérons que cela donne envie au lecteur d'en apprendre plus sur l'échec de l'Algérie à la suite de l'indépendance, sur la tragédie d'un peuple qui a vu se reproduire, à quelques trente ans d'intervalle, les mêmes horreurs [5] et qui, aujourd'hui encore, se cherche un avenir qu'on lui a pour l'instant toujours confisqué.

Chroniqué par Philippe Cottet le 12/03/2019



Notes :

[1] Les autorités algériennes n'admirent jamais qu'il s'agissait d'une guerre civile, rejoignant en cela les autorités françaises qui, durant toute la lutte pour l'indépendance, qualifièrent ce qui s'y passait d'évènements. L'expression guerre d'Algérie ne fut officiellement adoptée chez nous qu'en 1999.

[2] Chroniques des années de sang de Mohamed Samraoui paru en 2003 chez Denoël.

[3] Ainsi qu'il fut qualifié par la commission des droits de l'homme de l'ONU en juillet 1998.

[4] Samraoui estime que le premier émir du GIA, Moh Leveilley, était déjà un agent du DRS. Il put ainsi, dès février 1992, entamer des assassinats ciblés de policiers et de militaires dont le pouvoir avait besoin du soutien pour contrer ses opposants. Dans son livre La sale guerre (La Découverte, 2001), Habib Souaïdia précise :

(En 1992) d'autres rumeurs évoquaient des groupes encore plus radicaux, qui existaient déjà depuis plusieurs années et qui étaient désormais passés à la lutte armée, comme El hijra otta takfir (Exil et expiation), formé principalement des anciens « Afghans », ou Kataeb el Qods (Les Brigades de Jérusalem), un mouvement pro-chiite et financé, disait-on, par les Iraniens et le Hezbollah libanais (le parti de Dieu). Ces groupes étaient autonomes par rapport au FIS, et on racontait déjà à l'époque qu'ils étaient infiltrés ou manipulés par la SM.

[5] Les techniques de torture, de contre-guérilla, de désinformation, etc. étaient toutes inspirées des actions des Français durant la guerre d'indépendance (beaucoup de janviéristes étaient des militaires français qui ne désertèrent qu'en 1961). Il y aussi cette anecdote terrible rapportée par Souaïdia :

Le quatrième jour, le chef du poste de police est venu me dire qu'une vieille femme, accompagnée d'une jeune fille et d'un garçon de treize ans, était devant la porte et demandait à voir un officier. Je suis allé la voir et elle m'a expliqué qu'elle était venue chercher son mari et son fils qui avaient été arrêtés et qui étaient détenus à la villa. J'ai été très surpris par son assurance, et je lui ai demandé comment elle pouvait être aussi sûre qu'ils étaient là. Elle m'a répondu que, pendant la guerre de libération, cette villa était déjà utilisée par les militaires français qui y détenaient les civils arrêtés (ce que nous faisions nous-mêmes : je dois préciser que c'est à la villa qu'étaient amenées toutes les personnes arrêtées dans notre secteur opérationnel). J'étais vraiment choqué : pour elle, c'était évident, rien n'avait changé depuis plus de trente ans, et elle nous identifiait à l'armée française... in La sale guerre

Le Monde diplomatique, à partir de 1994, offre des études intéressantes sur la place de l'islam en Algérie, l'impossible fondation d'un état citoyen moderne, etc. Le livre de Martinez La Guerre civile en Algérie (Karthala, 1999) est une approche passionnante pour montrer la filiation historique de ce conflit, l'enrichissement symbolique et économique de ses participants, etc. De cet auteur, on peut lire également ce très intéressant article de 2001 : Algérie : les massacres de civils dans la guerre

Illustration de cette page : " Afghans " de retour au pays.