Metzger sort de son trou

M
Thomas Raab

Metzger sort de son trou

Autriche (2007) – Carnets Nord (2013)

Titre original : Der Metzger muss nachsitzen
Traduction de Corinna Gepner

Willibald Adrian Metzger, restaurateur de meubles de son état, bute un soir sur le cadavre de Dobermann, un ancien camarade de lycée qui était alors son tourmenteur. Revenu sur les lieux avec le commissaire Pospischill, un autre de ses condisciples, il ne peut que constater la disparition du corps. Pourtant, un peu plus tard, le mort semble lui délivrer un message.

Moins corrosif que Wolf Haas, moins onirique qu'Heinrich Steinfest, Thomas Raab partage avec ses compatriotes un goût prononcé pour le roman décalé, digressif, ironique.

Thomas Raab - Metzger sort de son trouMetzger sort de son trou doit à la personnalité de son héros d'être un polar un peu particulier. Willibald Adrian Metzger est un célibataire misanthrope et poivrot que rien ne destinait à une carrière, même amateur, d'enquêteur. Si Dobermann, le cadavre qui s'éclipse dans la nuit, n'avait pas été comme lui lycéen de la terminale B en 1980, si Metzger n'avait pas été le souffre-douleur stoïque de toute cette classe, dernier échelon de la chaîne de pouvoir qui s'était alors mis en place, il y a fort à parier qu'il aurait continué à restaurer, solitaire, de la commode baroque et du meuble Biedermeier le reste de sa vie.

Pour mener son enquête, découvrir la face cachée de ses anciens condisciples perdus de vue depuis vingt ans, abandonner cette routine qui le coupait de tout/tous et continuer de gagner en confiance, Willlibald doit obligatoirement “ liquider ” son passé, comme il le ferait dans une démarche analytique. On le voit donc évoquer, avec ironie, autant ses parents – père absent, mère abandonnée pleine de principes qu'elle a oublié de s'appliquer –, que ses souvenirs de premier de la classe maltraité et battu, ou les plaisirs de sa morne existence de restaurateur. Résoudre le mystère de l'assassinat de Deutner dont fut accusé Dobermann quinze ans auparavant, retrouver le corps de ce dernier avec pour seules armes son sens de l'observation, son obsession pour l'ordre et sa pugnacité, n'est-ce pas montrer à tous qu'ils s'étaient bien trompés sur son compte (mais en serait-il là s'ils l'avaient alors considéré ?) ?

Comme pour bien marquer cette (re)naissance, la dernière épreuve subie par Metzger et Pospischill est d'ailleurs une mort symbolique dans un sous-sol obscur, dont ils émergent trempés pour mieux être accueillis contre un sein maternel (pour notre héros, celui de son platonique béguin d'enfance, la généreuse et serbe concierge Danjela Djurkovic). Car Metzger sort de son trou est aussi une naissance à l'amour, pleine de retenue et de doutes pour ce jeune vieux garçon aux sentiments longtemps économisés.

La voix de Thomas Rabb est très incarnée, très chaleureuse, ce qui ne l'empêche nullement d'être drôle, avec ses sentences aphorisantes, ses étonnantes métaphores [1], ses positions morales ou philosophiques [2] ou ses charges (par exemple contre l'Église catholique). Metzger sort de son trou célèbre la rencontre d'un anachorète avec ses semblables et le bonheur qu'il y a, finalement, à faire partie de l'humanité. Pour le meilleur comme pour le pire (en libraire le 8 novembre 2013).

Chroniqué par Philippe Cottet le 11/11/2013



Notes :

[1]

« Le monde est rempli de problèmes digestifs provoqués par cette opération de ravalement [des sentiments], on dirait un interminable pet sonore. Et dans cette puanteur psychique, la sincérité, un peu pâlotte, ne tardera pas à tourner de l'œil, soyez en sûrs ! En réalité, c'est déjà fait. Et alors qu'elle continue à émettre, par intermittences, de faibles appels au secours, un énorme pingouin s'amène en costume rayé et lâche un magnifique prout.  » (page 118)

« Si Willibald Adrian avait su que Félix Dobermann avait été son plus grand admirateur, il se serait senti comme un cochon engraissé qui se trouve devant le billot, avec vue sur la chambre froide où pendent quelques-uns de ses anciens collègues, pendant que le bourreau affirme être végétarien. » (page 196)

[2]

« L'envie gouverne le monde, elle prend naissance dans les chambres d'enfant, trouve de nombreux adeptes dans les jardins ouvriers et les bâtiments communaux et connaît des succès éclatants dans les relations entre États. Elle respecte scrupuleusement sa devise : partout où se réunissent deux personnes ou plus – pour quelque raison que ce soit – je suis là. » (page 197)

Illustration de cette page : Chaise Biedermeier