L'employé

L
Guillermo Saccommano

L'employé

Argentine (2010) – Asphalte (2012)


Traduction de Michèle Guillemont

Un employé de bureau et une secrétaire unissent par hasard leurs solitudes, bouleversant les habitudes mécaniques de vie de l'homme, excluant aussi la famille nombreuse qu'il a engendrée avec une épouse acariâtre.

En arrière-plan de L'employé il y a une ville, omniprésente, étouffante, cruelle. Le ballet incessant des hélicoptères des forces de répression la situe dans un avenir proche, ou dans un présent mal connu de nous, autre part. Elle est traversée par une insurrection invisible, peut-être déjà anéantie ?, mais qui flamboie parfois en explosions destructrices. Avec ses rues parcourues par des chiens clonés, tenues par des bandes de jeunes gangrénés par la violence, hantées par tous les miséreux ayant perdu leur travail, elle est un rappel permanent, à ceux qui ont encore une existence sociale, du caractère relatif et précaire de celle-ci.

Tout aussi anonymes que cette ville, mais tout aussi proches de nous sont les personnages de L'employé, réduits à leur rôle public. Le collègue, la secrétaire, le chef, la pompiste, etc. peuplent la vie étriquée d'un individu qui pourrait, lui, relever du XIXe siècle. Partie indistincte d'un grand tout bureaucratique qui expulse régulièrement et arbitrairement certaines de ces composantes, l'homme est médiocre, veule, dévoré par l'envie, la jalousie et une paranoïa exacerbée, fruits tant de l'instabilité professionnelle dans laquelle il baigne que d'une sphère privée où il est soumis à une Xanthippe cernée d'une floppée de moutards irrespectueux.

Tout change soudainement, mais le grain de sable amoureux introduit par Saccommano dans l'existence morne de son héros va mettre du temps à parcourir la pourtant faible distance entre le siège de ses émotions et la résolution de tuer. Sa volonté est entravée par ceux qui depuis toujours le dominent –  en premier lieu lui-même et ses fantasmes, sa haine et son ressentiment, son mode irréel de fonctionnement – et la terreur de perdre une situation qui, bien que minable, est la seule chose qu'il possède. Comme il l'a constamment fait pour survivre, l'employé tente de composer avec ce système/entreprise/administration dont le lecteur ne perçoit pas l'utilité sociale, autre que celle d'asservir ceux qui le font fonctionner. Il veut se montrer plus malin, croire qu'il en détient les clés, en maîtrise les arcanes. Son devenir meurtrier dès lors ne s'oriente pas vers l'oppresseur, ne se syndique pas avec l'opprimé, parce qu'il y a longtemps de toute façon que l'employé ne sait plus qu'il fait partie d'une collectivité humaine.

Saccomanno l'a dit en entretien et cela transparait dans son roman, il a lu les Russes – il leur rend d'ailleurs symboliquement hommage via le personnage du collègue – et L'employé fait penser parfois à du Gogol, mais surtout au Dostoïevski des Carnets du sous-sol, sans en atteindre cependant la complexité et l'intelligence existentielle [1]. À sa façon, il décrit le cheminement inéluctable, morne et raisonné d'un individu lambda vers le crime, dans un monde indistinct, déshumanisé, proche du nôtre. Le portrait terrifiant d'un meurtrier versatile et ordinaire, autrefois médiocre employé aux écritures, à la recherche de sa lumière.

Chroniqué par Philippe Cottet le 10/11/2012



Notes :

[1] Pour une lecture passionnante de ceux-ci, voir René Girard DostoÏevski : du double à l'unité, Plon, 1963

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : The Illinois concert d'Eric Dolphy (1963 - Blue Note) – At the Five Spot d'Eric Dolphy Quintet (1963 - Essential Jazz Classics)