Soudain trop tard

S
Carlos Zanón

Soudain trop tard

Espagne (2009) – Asphalte (2012)


Traduction d'Adrien Bagarry

Alors que Barcelone se réveille à peine, dans le bar de Salva où se trouve son frère Álex, Epi tue à coups de marteau l'Arabe Tanveer, avec qui il trainait pourtant depuis des mois. Une journée folle commence, faite de fuites déraisonnables et de rendez-vous ratés avec la ville, la vie, l'amour et même la mort

Il y a une espèce de fulgurance qui vous saisit à la lecture de Soudain trop tard et qui ne vous quitte pas. Un sentiment d'urgence, d'éparpillement et de folie, né évidemment de la violence de ce meurtre qui, en plus, manque ne pas s'accomplir – ou plutôt rester chose imparfaite – tête cabossée à la cervelle dégoulinante, quand le cœur de l'assassin n'y est plus et que son corps l'abandonne, trouvant juste assez de forces pour fuir.

Carlos Zanón explore cette déflagration – ce qui l'a provoquée, ce qui en découle – par tous les bouts, tous les sens, et il est bien aidé par des personnages aussi instables qu'un flacon de nitroglycérine dans la main d'un parkinsonien.

Álex, l'ainé, voit Donald Duck se promener sur le palier et entend des voix. C'est pourtant lui, le schizophrène, qui doit veiller sur son cadet depuis la mort de la mère, quelques mois auparavant. Pas facile quand on est sous cachetons en permanence. Surtout que si Epi est du genre lent – et toute la dope qu'il s'envoie n'arrange pas ses facultés de compréhension –, il est totalement imprévisible... comme ce matin, lorsqu'il a fracassé le crâne de l'Arabe, et qu'il s'est enfui avec une idée en tête, mais laquelle ?

Soudain trop tard va dès lors courir sur un fil à la limite de l'absurde, avec des rendez-vous manqués entre frères et ce dialogue entre eux qui ne cesse de ne pas advenir. Alors que l'aîné voudrait convenir d'une histoire exonérant son cadet (un Paki qui passait par le bar transformé en une facile victime émissaire) celui-ci ne pense qu'à sa mission, expliquer le pourquoi de son geste à celle qui lui dévore la tête, Tiffany – une Péruvienne égoïste, infantile, folle de cul, folle tout court ? – que Tanveer lui avait soufflé sous le nez et avec qui l'Arabe entretenait une relation complexe de soumissions réciproques.

Depuis le meurtre accompli jusqu'au meurtre à accomplir, Carlos Zanón déploie un récit circulaire dans lequel chaque personnage dévide le fil de son existence chaotique tout en se confrontant, de gré ou de force, aux conséquences présentes de la mort de cet homme, salaud tué pour de mauvaises raisons. Sur fond d'un Quartier [1] devenu ghetto d'une Barcelone embourgeoisée, Soudain trop tard réussit le bon dosage. Histoire d'amour et de haine – de soi et des autres – chant sombre, douloureux et violent, il est à l'image de la vie : une tragédie drolatique et dérisoire (en librairie le 20 septembre 2012).

On retrouvera l'entretien accordé par le sympathique Carlos Zanón à Christophe Dupuis ici : Je suis beau, incroyablement sexy

Chroniqué par Philippe Cottet le 03/10/2012



Notes :

[1] Peut-être le Barrio Chino, l'auteur ne le dit pas. Il y a là tous les déclassés, les vieillards pauvres, les immigrés, les prostitué(e)s, les drogué(e)s. Cela reste un vrai quartier, avec un vie au tempo lent, des cafés où les gens font tous partie de l'existence de leurs voisins.

Illustration de cette page : Marteau

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Sonates pour piano de Franz Schubert, interprétées par Alfred Brendel (1985 - Philips)