Seuls les vautours

S
Nicolas Zeimet

Seuls les vautours

France (2014) – Toucan (2014)


En 1985, dans une zone rurale semi-désertique, une fillette disparaît. La communauté des villageois se mobilise pour la retrouver, certains avec des idées précises de ce qui aurait pu lui arriver.

Un peu à la façon d'un roman anglais, Seuls les vautours abandonne très vite la matière criminelle de cette disparition pour se consacrer à l'étude de cette communauté, ou du moins au portrait de certains de ses membres. Le but n'est pas de faire planer le doute sur l'un ou l'autre des habitants de Duncan's creek – ou alors, c'est vraiment raté –, mais de donner une certaine épaisseur morale et sociale à des figures qui, quand se dessinera la vérité dans les dernières pages du livre, auront un rôle à jouer.

Je ne suis pas contre le procédé – je suis un grand fan de P.D. James qui fait merveilleusement cela – à condition que le romancier dispose d'un vrai talent pour mettre en valeur des psychologies et des tensions intéressantes entre personnages. Ce n'est pas le cas, à mon sens, de Nicolas Zeimet, en grande partie parce qu'il a dépaysé son histoire dans un comté perdu des États-Unis, dont il ne connaît finalement que peu de choses, à part les stéréotypes de “petite ville américaine” qu'il va nous servir [1].

Seuls les vautours passe donc beaucoup de temps à nous décrire la passion (coupable) entre Rick (l'ancien publicitaire golden boy de retour là où il a grandi pour ressusciter la feuille de chou fondée par son père) et Betty (l'ancienne hippie avec un lourd secret revenue sur les lieux de ses vacances d'enfant pour faire l'institutrice), celle juvénile entre le bad boy Logan (orphelin à l'adolescence difficile qui a commis quelques écarts) et la mormone Alice (qui aimerait bien faire plaisir à son petit ami tout en conservant ce que Dieu lui a donné pour son futur mari, et qui est un peu moins futée que la plupart des jeunes Américaines qui savent bien comment s'y prendre), l'amitié unissant Pomeroy le médecin et Jones le bon Noir (qui est très malade et a un lourd secret), le fou du village (Arlin Gillepsie qui a, vous vous en doutez, un lourd secret), les commères, fermiers, cuistot français, etc. N'oublions pas les très longs moments en compagnie de Jake Dickinson, tête de turc des autres gamins – surtout de la jeune et agressive Sam (qui a un lourd...) – et qui finalement deviendront les meilleurs potes du monde grâce à son talent de conteur (je glisse pudiquement sur la présence indienne, cerise sur la gâteau d'un exotisme de pacotille).

Le lecteur est tout à fait surpris par la profusion de personnages qu'on lui propose au départ, puis il s'y fait vite. Toutes ces trajectoires lui sont familières et elles n'ont aucune importance. Elles sont là pour remplir, médiocrement, le temps entre la disparition de Shawna et la révélation du coupable. Même cette dernière est un pétard mouillé puisqu'avec ses gros sabots évoquant à plusieurs reprises Agatha Christie et ses Dix petits nègres, l'auteur nous avait mis sur la piste...

L'une des erreurs de Seuls les vautours est cette délocalisation de l'histoire dans un comté perdu de l'Utah (États-Unis d'Amérique), alors qu'elle aurait pu prendre place n'importe où. Par exemple en France, où Zeimet aurait peut-être été obligé de maîtriser tous ces détails dans lesquels se cache le diable.

Pour avoir lu un peu de littérature américaine et m'être intéressé aussi à la zone des Four Corners [2], j'ai trouvé ahurissante la représentation de cette communauté rurale de l'Ouest proposée par Nicolas Zeimet. Le Garfield County en 1985, c'est moins de 3 600 habitants sur un territoire un tiers plus grand que la Gironde (le plus vaste département métropolitain) et sans doute l'un des coins les plus démunis et paumés de l'Utah. On ne vit pas encore – chichement – du tourisme (les infrastructures nécessaires ne sont pas achevées comme le rappelle l'auteur pour la Scenic Byway 12), c'est donc principalement une terre d'élevage rude et pauvre (et là, cernée par la forêt comme on nous la présente, je ne vois pas trop comment subsiste cette population). Comme dans la réserve navajo voisine que nous connaissons bien grâce à Tony Hillerman, les distances entre les lieux de peuplement (il n'y en a pas plus de dix dans le comté) sont importantes, souvent plus de cinquante kilomètres par la route du fait du relief particulier. Sûrement pas la dizaine parcourue à vélo par la jeune Sam pour rejoindre la bibliothèque d'Escalante à la fin du roman [3] [4].

C'est bien pourquoi, quand Mandy Twitchell prévient le shérif de le disparition de Shawna à 21 heures, celui-ci ne peut arriver 20 minutes plus tard (page 18), parce que les services de police du comté se trouvent à Panguitch, à cent kilomètres de Duncan's Creek. Et qu'est dérisoire la petite centaine (d'où les tire-t-il d'ailleurs ?) de volontaires partie en battue à sa recherche dans un massif forestier vaste et impénétrable.

Zeimet est incapable de concevoir l'immensité de ce pays, tout comme l'isolement et la pauvreté de sa communauté. Duncan's Creek, 178 habitants (dont on ne sait pas de quoi ils vivent, à part deux fermiers, dont l'un est un dingue qui fait de la sculpture et parle aux extraterrestres) aura donc un médecin, mais quelles sont les ressources de ce brave homme, on se le demande (d'autant qu'on apprend qu'il adresse, par exemple, les suivis de grossesse à ses “confrères” de la (plus grande) “ville” [5] ) ? Et, comme c'est certainement ce que les gens s'attendent à trouver dans une ville américaine, il y aura également, pour ces 178 personnes, un magasin d'alimentation générale ET une station-service-drugstore ET un restaurant (ET un service de pompes funèbres ?) alors qu'il y a, à une dizaine de kilomètres et trois fois plus grande, Escalante, qui dispose sans doute de tout cela (voir ma note [3]). Sans compter bientôt UN journal... tiré à cinquante exemplaires.

Afin de compléter sa “reconstitution”, Nicolas Zeimet nappe Seuls les vautours de références musicales et cinématographiques d'époque. Pas sûr que tous ses personnages fréquentent la seule salle du comté de Garfield (cent kilomètres pour se faire une toile, pas facile quand même), mais pour les autres, il y a, miracle !, la télé câblée (au milieu des années 80 et au milieu de nulle part ?).

Récit totalement artificiel, très bavard, mais insipidement dialogué, au faux suspense et aux effets téléphonés [6], à l'écriture parfois exagérément ampoulée et finalement assez peu inspirée, Seuls les vautours est à mes yeux un mauvais bouquin. Heureusement pour les éditeurs, nous savons que même ceux-ci se vendent, et souvent bien.

Chroniqué par Philippe Cottet le 06/06/2014



Notes :

[1] On peut aussi penser, dans un deuxième temps qu'il a effectué ce dépaysement parce qu'il n'avait justement pas grand-chose à dire de ces gens et de cette histoire.

[2] Fréquentation de Tony Hillerman oblige. Les Four Corners représentent la frontière entre l'Utah, l'Arizona, le Colorado et le Nouveau-Mexique, qui se rejoignent là à angle droit.

[3] Qui sont d'ailleurs quinze kilomètres tout au début du roman (page 97). En réalité, la zone de population la plus proche d'Escalante se situe à plus de 45 kilomètres (au choix, Boulder ou Cannonville), ce qui a un sens, compte tenu de la façon dont s'est organisé le peuplement du comté.

Dix kilomètres d'une implantation plus importante comme Escalante (pas plus de 650 habitants quand même) ne justifierait pas la présence à Duncan's Creek d'un magasin d'alimentation, d'une station service, d'une école, etc. Tout y serait concentré.

[4] Je ne suis pas certain que des livres aussi pointus que ceux demandés par les jeunes héros du livre aient pu se trouver dans la bibliothèque publique d'une ville de moins de 700 habitants.

[5] Qui compte aussi un hypnothérapeute, pour les angoisses de Betty !

[6] Nous avons le droit à plusieurs reprises à la présence maléfique dans le noir/les fourrés, mais que non, finalement, c'est Rick/Sam/mon imagination qui me joue des tours.

Illustrations de cette page : L'Amérique idéale, Petite maison dans la prairie et Docteur Quinn, femme chamane

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Mai Lan de Mai Lan (Wagram - 2013) – 和楽器バンド (Wagakki Band) - 2014 - ボカロ三昧 (Vokalo Zanmai)