Level 26 Tome 1

L
Anthony Zuiker

Level 26 Tome 1

États-Unis (2009) – Michel Lafon (2010)


Goûtez aux joies du digi-roman en suivant la traque du Monstre, le meurtrier le plus abject de l'histoire de l'humanité, classé au niveau 26 sur l'échelle des criminels du FBI, qui ne comporte pourtant que 25 échelons. Retrouvez à intervalles réguliers sur le web des passages vidéo prolongeant les éléments du livre.

Amis lecteurs du Vent Sombre, je vous sens prêts à expérimenter avec moi le digi-roman, croisement improbable de la carpe (thriller livre) et du lapin (thriller cinéma), grâce à la magie définitive de votre offre triple-play. Anthony E. Zuiker est connu en France comme le créateur de l'increvable série scientifico-policière C.S.I.&nbsp ;[1], déclinée en trois franchises de saveurs et intérêt inégaux : les addictives cinq premières saisons de Las Vegas plus quelques épisodes forts, mais isolés pour les cinq suivantes, la très prenante et noire première saison de New York, malheureusement corrigée vers l'assez fade et banal ensuite. Enfin les très médiocres huit saisons de l'hilarant Miami où, dans un univers factice et saturé de filtres photos, David Caruso&nbsp ;/&nbsp ;Horatio Caine, aussi bon acteur que Johnny et Létichia dans une pub Optic 2000, n'en finit pas de retirer et de remettre ses lunettes de soleil.

Pratique du digi-roman

Fort de son expérience d'homme de télé, Zuiker entend donc donner au monde, qui ne lui avait rien demandé, le digi-roman (digi-novel en amerlocain). Level 26, c'est l'irruption dans le cours du texte de fragments filmés, une sorte de lasagne polardière, de suspense mille-feuillesque. Vous trouvez un code dans le livre, zou, vous filez sur le net au site que l'on vous a indiqué, vous remplissez les formalités d'identification, vous posez votre code dans la boite réservée à cet effet et un extrait vidéo vous est délivré.

Avant de dire si Level 26 et son procédé sont une révolution dans l'art de lire ou un foireux pet marketing, laissez-moi vous faire pénétrer un instant dans l'intimité (non, ce n'est pas sale) du lecteur que je suis dès que je revêts l'uniforme ténébreux du Vent Sombre. Ayant retiré mon livre à la Poste lundi soir (très beau packaging, le bouquin est gainé de blanc avec une fermeture éclair que nous devons réellement ouvrir, comme le méchant Sqweegel) je le laisse de côté jusqu'au lendemain midi où je grignote quelques pages en même temps que mon maigre repas maigre [2]. Damned, en quelques minutes je suis déjà arrivé à la première incitation à me connecter ! Je cherche des yeux un ordinateur mais, manque de chance, c'est un des rares moments de la journée où je suis dans un endroit qui en est dépourvu. Zut, crotte, fouchtra, je me dépêche de regagner mon bureau (un étage à remonter) et je me branche donc sur le site pour contempler une vidéo plutôt... bof, j'en recause plus loin.

Une très longue après-midi de dur labeur plus tard, un sympathique dîner avec de vieux amis m'attend à onze stations de métro de là. Mince, zut, crotte, palsambleu, au bout de cinq stations (c'est écrit plutôt gros), Level 26 me livre un nouvel indice vidéo et, pour la seconde fois, je suis dans un endroit sans ordinateur (on se demande ce que font le Gouvernement et la RATP). Je commence à paniquer, parce qu'il me reste six stations à parcourir dans ce sens et onze stations dans le sens contraire pour mon retour. Comme tout bon Parisien, j'exècre mes contemporains – surtout dans la promiscuité souterraine du métro – et je me vois mal faire un voyage et demi avec un bouquin à la main, sans pouvoir le lire et devant, à défaut, contempler la morgue de mes semblables. Mais, le critique polardier se doit de ne reculer devant aucun sacrifice et je ferme résolument le livre, bien décidé à attendre mon retour à la VSCave pour décrypter ce nouvel indice filmé...

J'avoue, j'ai craqué au voyage retour, surtout parce que je m'ennuyais, pas par intérêt pour ce que je lisais. Encore deux incitations... C'est d'ailleurs simple : il y a vingt vidéos pour 400 pages. Faites le compte, Level 26 délivre un message de connexion à peu près toutes les vingt pages. Il est tard quand je retire mes oripeaux et je n'ai pas trop envie d'allumer mon ordinateur qui est tellement ventilé que le voisinage d'un aéroport international est d'une douce quiétude à côté. Problème, avant de faire dodo ben moi, je lis, bien à l'abri sous ma couette pour affronter les 10 ou 11° (je vous rassure, Celsius) de ma chambre. Et j'accumule encore deux indices à regarder le lendemain.

La lumière éteinte et Morphée se faisant désirer (non, à nouveau, ce n'est pas sale), je réfléchis à ce curieux procédé qui interdit finalement une véritable immersion du lecteur, au-delà des vingt malheureuses pages entre chaque vidéo. Les plus geeks qui trouveront le procédé génial, il y en aura évidemment, me répliqueront que la vidéo renforce au contraire d'immersion en nous donnant des trucs à entendre et à voir, mais rien de ce que montrera Zuicker ne sera supérieur à ce que je suis capable d'imaginer.

L'exemple de la première vidéo est flagrant. Le texte nous montre le caractère monstrueux de Sqweegel qui, comme 112.484 tueurs en série déjà évoqués au cinéma, à la télé ou dans les livres, adore se filmer accomplissant ses meurtres pour, après, se faire une petite séance super 8 (ça c'est bon coco, le premier tueur en série level 26 avec une Baby Pathé). Le texte nous le dit, et fait bien monter les enchères horrifiques. L'esprit du lecteur n'a plus ensuite qu'à boucher les trous et à envisager le pire, puisque c'est de cela que le monstre est capable. Et là, on nous envoie sur le net pour regarder le film sur lequel le tueur est en train de s'exciter, et c'est un petit navet médiocre, parce que Zuiker ne peut évidemment pas montrer ce que suggéraient ces mots et encore moins ce que moi, lecteur, j'ai dans la tête... Au lieu de cela, on nous donne à voir une insipide et esthétisante scène télévisuelle que même la censure de TF1 ne trouverait pas déplacée&nbsp ;[3].

Une expérience d'anti-lecture

Je suis de cette espèce qui pense que nous construisons en grande partie le bouquin que nous sommes en train de lire. Avec des images mentales qui nous sont très personnelles, mais aussi à coup d'interdits ou de préoccupations morales particulières, notre expérience du roman est unique et ce n'est que dans une toute petite mesure qu'elle est partageable.

Michael Ironside dans le rôle de RigginsEn me branchant sur le site Level26.com le mercredi matin, je savais fort bien ce que j'y trouverai. Une personnification des personnages qui allait m'être imposée par les auteurs, détruisant cette liberté qui rend la lecture irremplaçable.

Je ne m'attendais évidemment pas à tomber sur un cast aussi connoté Hollywood (cinéma et télévision) : Michael Ironside en Riggins, Glenn Morshower en méchant Wycoff ou encore Bill Duke en détective Mitchell, tandis que le reste de la distribution a fait au moins une fois une apparition dans l'une des séries de Zuiker. Morshower joue les seconds rôles dans un grand nombre de shows outre-Atlantique ; on l'a vu dans 24, Shark, Friday night lights [4] ou encore Alias, Bones, Criminal Minds, etc. Quant à Ironside, on ne le présente même plus. Donc, non seulement les concepteurs de Level 26 m'imposent de l'extérieur les physiques et les comportements des personnages, mais ils leur donnent aussi les traits de comédiens juste entrevus ou très connus, un décor standardisé, une « couleur » et une atmosphère aux scènes, c'est-à-dire qu'ils confisquent pratiquement en totalité ce qui fait toute la joie de la lecture : l'imaginaire du lecteur. Et pour le remplacer par quoi ? Une bouillie assez semblable à ce que déversent à longueur de journée les téléviseurs du monde entier [5].

Morshower dans le rôle de Wycoff Après avoir consulté deux autres extraits et m'être aperçu qu'ils n'apportaient strictement rien à la compréhension de la très médiocre histoire qui m'était racontée par le livre, j'ai décidé de suspendre mes visites au site Level 26.com (et d'éventuellement tout faire d'un coup, une fois le roman terminé). Ce qui permet d'ouvrir un nouvel aspect de la discussion.

Le livre est bâti pour accueillir ces séquences (chapitres très courts, intrigue minimale et cousue de fil blanc, vocabulaire limité, psychologie archétypique des personnages) qui se révèlent ne servir à rien, puisque Duane Swierczynski (qui est le porte-plume de Zuiker) est bien obligé de tenir compte des lecteurs qui ne regarderont pas les vidéos. Il doit donner dans l'écrit suffisamment pour suivre, ce qui fait que les passages sur le site Level 26 sont soit inutiles, soit redondants avec le livre, à un moment donné. Par exemple, une vidéo nous montre, en milieu de bouquin, Constance expliquant à Dark comment elle a trouvé une erreur faite par Sqweegel. Ne pas voir ce passage n'a aucune incidence sur le déroulement du roman, d'autant que Swierczynski en reprend l'intégralité, sous forme littéraire, quelques chapitres plus loin.

Récapitulons donc. Le digi-roman oblige à interrompre sa lecture toutes les n pages et à foncer sur un ordinateur, pour voir des séquences que l'on croirait extraites d'une mauvaise série télé, qui n'apportent rien à l'histoire et confisquent notre imaginaire. A quoi cela sert-il ? Bonne question, je n'ai pas de réponse [6].

Cette « évolution » pourtant me semblait assez prévisible, quand on constate comment certains romans industriels balisent déjà le cheminement de leurs lecteurs. Level 26 est, à mon sens, la plus basique et la moins inventive utilisation que l'on pouvait attendre d'un mix entre écrit classique et multimédia, celle d'un mode culturel dominant qui impose ses codes. Je suis certain qu'une écriture particulière au Web émergera un jour, respectueuse de l'intelligence et de la sensibilité des lecteurs, s'il en existe encore. Sûrement pas dans la suite annoncée des aventures de Dark, prévue sur un modèle collaboratif (web 2.0, quand tu nous tiens), où l'expression de la majorité (nourrie au jus de chaussette du thriller et de la télé amerlocaine) prévaudra. Un cauchemar...

Chroniqué par Philippe Cottet le 15/01/2010



Notes /

[1] En français, Les experts

[2] Preuve que Le Vent sombre ne fait jamais les choses à moitié.

[3] TF1 aurait très souvent censuré certains épisodes de Vegas et New York pour leur côté trop gore.

[4] Excellente série, centrée sur une petite ville texane qui ne vit que pour le football. Un prolongement plus sociologique et politique au film homonyme de 2004, tourné lui davantage vers le sport.

[5] Et les stéréotypes ! La conférence avec les chefs de la police de l'Italie, du Japon et de la France sont à hurler de rire. On se croirait dans Tintin.

[6] Sur le site de la chaine qui fait toutes ses audiences avec les produits Zuiker, celui-ci admet être « incapable de lire un livre de plus de 250 pages et qu'il a pensé, avec ce concept, intéresser les jeunes qui sont dans son cas et qui préfèrent passer leur temps à regarder des vidéos sur Youtube. » Gageons, compte-tenu de la prévisibilité du scénario, que ces derniers comprendront l'histoire en regardant seulement les 20 séquences filmées.

Illustrations de cette page : Quelques endroits où la lecture d'une digi-roman va se révéler particulièrement délicate : métro parisien - toilettes longue durée - Une amie du Vent Sombre snobe le digi-roman pour continuer à lire vautrée sous la couette

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Archives Neil Young - Live at Massey Halle de 1971. Neil avec sa seule guitare et sa voix chancelante, Dieu que c'est bon.